Témoignage – En Turquie : J’ai passé 8 heures dans une zone de rétention de migrants : ce que j’y ai vu est inhumain

L’obs Le PLUS  22-05-2016 Par William Aimar Simple touriste
5351461848767LE PLUS. William Aimar, 32 ans, habitant de La Ciotat (13) s’apprêtait en partir en vacances à Bangkok avec un ami. Lors d’une escale à l’aéroport d’Istanbul, en Turquie, il perd son passeport. Commencent alors 15 heures d’enfer, qui le mèneront jusque dans une pièce réservée aux voyageurs clandestins.

ISTANBUL, TURKEY - DECEMBER 30: Turkish Airlines planes are docked at a terminal at Ataturk Airport in Istanbul, Turkey on December 30, 2015, after announcement of further flight cancellations due to adverse weather. Turkish Airlines cancelled more than 140 flights due to bad weather conditions predicted in the Istanbul area. In a statement on its website, the flag carrier said 142 domestic and international flights would be cancelled from Istanbul’s Ataturk and Sabiha Gokcen airports on December 30-31 due to “potential capacity reduction” caused by heavy snow. Berk Ozkan / Anadolu Agency

L’aéroport d’Istanbul-Atatürk (Berk Ozkan / ANADOLU AGENCY)
Je devais partir en Thaïlande avec un collègue. Le voyage était prévu depuis six mois, les billets réservés depuis février. Nous avions choisi de voyager avec Turkish Airlines parce que c’était l’option la plus rapide : seize heures pour un Marseille-Bangkok. Le vendredi 29 avril à 16 heures 30, nous avons atterri à l’aéroport d’Atatürk, à Istanbul, pour trois heures d’escale. Et le cauchemar a commencé.
Nous avons décidé de manger dans le grand hall de l’aéroport. Mon ami est sorti fumer une cigarette et j’allais le rejoindre lorsque je me suis rendu compte que mon sac à dos, qui contenait mon passeport, ma carte bleue et tout mon argent, avait disparu. Je me suis levé pour commencer à le chercher. J’ai croisé des employés de Turkish Airlines et tenté de leur expliquer mon problème, malgré leur anglais plus qu’approximatif.
« Les 12 travaux d’Astérix, en pire »
Ils m’ont baladé d’un guichet à l’autre, me demandant à chaque fois de réexpliquer mon histoire. Ça a duré des heures ; j’ai raté mon avion. Ne bénéficiant pas d’un forfait hors-UE, je n’ai pas pu prévenir mon ami de ce qui se passait. C’était comme les 12 travaux d’Astérix, en pire.
Un employé en costume m’a emmené voir la police de l’aéroport. Il est resté un moment avec moi puis, une fois son service terminé, est parti en me laissant 10 livres turcs et en me souhaitant bon courage. Il est alors 4 heures du matin, je suis à la recherche de mon sac depuis neuf heures. L’un des policiers est parti vérifier les caméras de surveillance ; je ne l’ai jamais revu.
Ils m’ont laissé patienter sur une chaise. À chaque fois que je demandais des nouvelles de mon sac, on me répondait « no news ».
C’est alors qu’un policier en civil est arrivé en me demandant « Passeport » d’une voix sèche. J’ai réexpliqué mon histoire pour la énième fois. Il m’a demandé d’où je venais, sans avoir l’air de croire que Marseille se trouve en France.
Voyant que je ne pouvais pas répondre à sa requête, il m’a emmené dans une petite pièce, où m’attendaient deux autres officiers. Ils m’ont fait vider mes poches, m’ont fouillé, se sont emparés de mon téléphone et le flic en civil a ouvert une autre porte. Je l’ai franchie et j’ai entendu le policier la claquer derrière moi, sans aucune explication. Il m’a fallu une heure environ pour comprendre que j’étais dans la zone de rétention de migrants de l’aéroport.
8 heures en enfer
J’étais dans une pièce d’environ huit mètres sur six, 50m2 à tout casser. Aucune fenêtre, une télévision qui diffusait de la musique traditionnelle turque à fond et pas de télécommande pour baisser le volume. Toutes les lumières étaient allumées et une vingtaine de fauteuils dépliables, aux revêtements dans un état lamentable, étaient occupés par une dizaine d’hommes endormis. J’ai d’abord pensé qu’on m’avait mis là pour que je me repose. En m’allongeant sur l’un des sièges, j’ai senti un cafard s’activer sur l’accoudoir.
Je me suis redressé et me suis rendu compte que la pièce en était infestée. Il y avait des toilettes et une douche dans un espace à part, pleines de tâches, de cheveux et de poils, mais aucune porte ne séparait les deux zones ; aucun moyen d’avoir un peu d’intimité pour se soulager. Pour ce qui est de prendre une douche, il aurait fallu qu’il y ait des serviettes.
Vers 7 heures du matin, un policier est venu me rendre mon téléphone, complètement déchargé. À plusieurs reprises, j’ai utilisé l’interphone pour demander ce qui se passait et réclamer un coup de téléphone, à ma famille, à un ami, à l’ambassade de France. Je n’ai obtenu que des « no need, use your phone ».
Deux heures plus tard, un garde est entré dans la pièce. Il a baissé le son de la télévision, réveillé les occupants en criant « Finish, finish » et en donnant de petits coups de pieds dans leurs « lits » pour qu’ils les replient. Les gens n’avaient même pas le droit de décider de leurs heures de sommeil. À en juger par l’odeur qu’ils dégageaient et l’état déplorable de leurs vêtements, j’en ai déduit que certains étaient là depuis plusieurs jours.
C’est à ce moment-là que j’ai commencé à réaliser que j’étais retenu par la police turque, sans papiers. Qu’aucun des employés de l’aéroport ne parlait anglais. Que j’étais livré à moi-même, complètement à leur merci, sans même pouvoir prévenir un proche. Je commençais à m’imaginer enfermé dans une prison turque, ou expulsé vers un pays au hasard. Je vivais « Midnight Express ».
Une famille séparée
 Parmi mes compagnons d’infortune, il y avait un Nigérian d’environ 35 ans, avec son fils de 10 ans. Sa femme et son deuxième fils, de 4 ans, étaient dans une pièce contiguë, réservée aux femmes et aux enfants en bas-âge. Leur seul moyen de communiquer était de crier à travers le mur. Au bout d’un quart d’heure de « conversation », un garde est rentré en lui demandant de parler moins fort. Le Nigérian lui a répliqué, en anglais : « Laissez-moi parler avec ma femme et mon fils, vous ne pouvez pas séparer les gens comme ça ». Le garde a crié « no speak, sit ! » et a refermé la porte. Le Nigérian devenait fou. Il s’asseyait, faisait les cent pas, se rasseyait, en marmonnant : « Ce n’est pas humain, vous ne pouvez pas faire ça ».
Vers 11 heures 30, alors que j’avais dépassé les 20 heures sans sommeil, on m’a fait sortir. J’ai dû signer un papier en turc, sans savoir qu’il s’agissait d’une notification de voyageur non admissible dans le pays. Je suis retourné dans la zone de rétention et en suis sorti définitivement deux heures plus tard, avec le Nigérian et son fils.
Un policier nous a tous emmenés vers un poste de police, nous a fait signer quelques documents et nous a apporté des sandwichs. Les enfants les ont dévorés. Je ne sais pas comment les prisonniers de la zone de rétention sont nourris ; en tout cas, de 5 heures 30 à 13 heures 30, je n’ai vu personne manger.
On nous a à nouveau fouillés avant de nous faire traverser toute la zone de transit. Et ce n’est qu’en voyant « Marsilya, 14h35 » affiché sur une porte d’embarquement que j’ai compris qu’on allait me réexpédier vers la France. Le Nigérian et sa famille, eux, ont été renvoyés au Nigéria, dépités.
De retour en France, l’incompréhension
Trois heures plus tard, j’étais à Marseille. Un policier français est venu me récupérer, et n’a pas caché sa sidération quand je lui ai raconté mon histoire. Avec son téléphone, j’ai enfin pu faire opposition à ma carte bleue et joindre mon ami. J’ai appris qu’il avait continué à errer dans l’aéroport, sans que personne ne lui donne de renseignements, qu’il s’était rendu dans un commissariat d’Istanbul où personne n’avait entendu parler de moi et où ils ne pouvaient pas vérifier les hôpitaux car leurs bases de données n’étaient pas reliées. On est alors samedi soir et, en raison d’une erreur d’affichage, il a par la suite raté un autre vol pour Marseille – qu’il avait dû payer –, en racheter un autre pour Nice, et n’est arrivé en France que le dimanche soir. Il n’avait pas dormi depuis 60 heures.
J’ai beaucoup voyagé dans ma vie, j’ai déjà eu des problèmes dans des aéroports. Mais jamais comme ça. Là, j’étais face à des gens qui n’ont pas envie d’entendre les problèmes, encore moins d’y trouver une solution. La plupart des employés regardaient des films sur leurs portables.
En 2013, l’aéroport d’Istanbul était le 18è plus fréquenté au monde. Comment est-ce possible qu’aucun des employés ne parle un anglais correct ? Comment se fait-il qu’un appel à l’ambassade m’ait été refusé, alors qu’il est écrit noir sur blanc dans le document qu’on m’a remis à l’aéroport que cela fait partie de mes droits ? Au commissariat de La Ciotat, le policier qui a pris ma plainte pour le vol de mon sac et mes conditions de rétention m’a expliqué qu’elle serait transmise à un juge, tout en m’indiquant qu’en raison des relations tendues entre la France et la Turquie, il y avait peu de chances qu’elle aboutisse.
Bizarrement, mon sac a réapparu…
Je n’arrête pas d’envoyer des mails à Turkish Airlines. Ils me font comprendre qu’ils sont désolés mais qu’ils ont appliqué la procédure classique pour les voyageurs en situation irrégulière. Apparemment, nous ne recevrons aucun dédommagement pour tout ce temps et tout cet argent perdus, ni pour ces vacances gâchées. Tout ce que j’ai trouvé pour les faire réagir, c’est créer un compte Twitter et leur déclarer la guerre sur les réseaux sociaux. Ils me demandent de me calmer, d’être patient, et surtout de ne pas communiquer sur internet.
Le plus dingue, c’est que mon sac a réapparu. L’aéroport m’a mis au courant trois jours après les faits, par mail. Apparemment, toutes mes affaires personnelles y sont. Je ne l’ai pas encore récupéré, donc je ne peux pas vérifier : il y avait un appareil photo, 600 euros en liquide, un casque, un lecteur mp3… Cette réapparition rend d’autant plus suspect le fait de n’avoir jamais eu de nouvelles du policier parti regarder les enregistrements de surveillance. Surtout sachant que mon ami avait vérifié les objets trouvés quelques heures avant de rentrer en France, sans succès.
Pendant une semaine, je ne suis pas sorti de chez moi. Je n’avais plus goût à rien, j’avais perdu tout appétit. Je n’en reviens pas du caractère inhumain des gardiens : ne pas répondre aux gens, les séparer, ne pas les laisser dormir. Ma mère a envoyé des recommandés à l’ambassade de Turquie pour faire état de cette mésaventure, ainsi qu’à Manuel Valls. Je ne sais pas encore ce qui va se passer. Tout ce que je sais, c’est qu’Istanbul, son aéroport et Turkish Airlines, plus jamais.
Propos recueillis par Benjamin Pierret
Édité par Paul Laubacher

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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