Finance : Les économistes contre les banquiers

Alterecoplus – 17/05/2016 – Gilles Raveaud –
Depuis la crise, les économistes sont plus nombreux à questionner le modèle économique des banques.©Xinhua/ZUMA/REA
On sait que la finance repose sur des mensonges. Ce que l’on sait peut-être moins, c’est à quel point l’économie « standard » (« libérale », ou « néo-classique ») elle-même peut servir de ressource critique contre le pouvoir de la finance. Mais avant cela, il faut lire Simon Wren-Lewis, économiste plutôt keynésien de l’université d’Oxford, nous expliquer pourquoi les économistes sont nombreux à ne pas partager la nécessité de certaines réformes, comme la séparation entre les banques de dépôt et les banques d’affaires.
Simon Wren-Lewis : de la naïveté des économistes
Pour Simon Wren-Lewis, les économistes font parfois trop confiance aux incitations. Il indiquait ceci en conclusion d’un billet publié en 2015 :
« Prenons un exemple réel : la solution à apporter à la crise financière. Certaines personnes ont suggéré que les banques étaient devenues trop importantes et qu’elles devaient être séparées en plusieurs entités, les activités de détail étant séparées des activités spéculatives. Mais votre analyse économique vous indique que des réseaux de petites banques peuvent être autant sujets à des crises que des réseaux constitués d’un petit nombre de grandes banques. Vous êtes également capable de mettre sur pied un système de « murailles de Chine » qui sépare les activités spéculatives des autres au sein d’une même banque, et vos dirigeants politiques semblent préférer cette approche. (…) Vos suggestions sont utilisées comme base de négociation entre les officiels et les banquiers, et un ensemble de règles et de réglementations est adopté.
Au cours des années qui suivent, vous constatez avec consternation que votre système complexe se défait peu à peu. Les PDG des grandes banques semblent avoir constamment l’oreille des politiciens, qui à leur tour compromettent progressivement vos contrôles élaborés de façon à les rendre de moins en moins efficaces. Celles et ceux chargés de mettre en œuvre les règles trouvent plus lucratif de travailler pour les banques, et les régulateurs perdent progressivement de leur capacité d’expertise et en détermination.
BMAD09KCUAAZ8p_Et vous vous rendez compte que vous avez fait le mauvais choix dès le début. Vous avez décidé de vous focaliser sur ce que vous connaissez, c’est-à-dire de mettre au point des systèmes qui fonctionnent bien tant qu’ils demeurent inchangés, mais qui sont vulnérables face à l’intervention de parties intéressées. Autrement dit, ces systèmes étaient trop ouverts aux comportements de recherche de rente. Vous vous rendez compte qu’en fait la meilleure chose qu’il aurait fallu faire aurait été de démanteler les banques afin que leur pouvoir politique soit réduit pour toujours (je souligne). Et vous vous rappelez tout à coup cette conversation avec votre collègue en science sociale lorsque tout cela a commencé, qui a sans doute essayé de vous dire tout cela, si seulement vous aviez compris les mots qu’il utilisait. »
Les bonnes réformes sont « celles qui peuvent résister aux manipulations politiques ou économiques des banques »
En effet, explique Wren-Lewis, en finance, les bonnes réformes sont « celles qui peuvent résister au mieux aux manipulations politiques ou économiques des banques ». Or « peut-être que les économistes en général ont été plus lents que d’autres à voir ce que certains de leurs collègues des sciences sociales ont vu »… Une situation qui s’explique en partie par les bonnes relations que les économistes entretenaient avec la finance avant la crise (comme l’a montré le documentaire Inside job), avec qui ils partageaient un intérêt commun pour la politique monétaire, et qu’ils voyaient comme une source de financement de leurs activités (conférences, recherches, consulting…).
Depuis la crise, les choses ont changé. Les économistes sont plus nombreux à questionner le modèle économique des banques, à l’image de Mervyn King, le précédent gouverneur de la banque d’Angleterre, ou à remettre en cause les privilèges dont elles bénéficient en termes de réglementation et qui leur donne un pouvoir de monopole.
Plus généralement, c’est aux économistes qu’il revient de démystifier le discours des banques, à l’image de ce qu’a fait Jézabel Couppey-Soubeyran avec son ouvrage Blablablanque. Ainsi, Wren-Lewis récuse l’idée selon laquelle l’obligation faite aux banques de posséder plus de capital afin de faire face à une crise priverait l’économie réelle de cet argent (et il renvoie vers un contre-argumentaire de Anat Admati et Martin Hellwig démontant 30 autres fausses affirmations des banques).
C’est aux économistes qu’il revient de démystifier le discours des banques
Par ailleurs, pour Wren-Lewis, ce n’est pas parce que les banquiers travaillent sur les marchés financiers qu’ils comprennent comment fonctionne la macro-économie, comme le prouve leur insistance à expliquer la stagnation européenne par une absence de réformes structurelles quand elle relève d’un manque de demande globale.
Bref, nous dit-il, « si nous voulons parvenir à réduire l’importance de la finance (de manière métaphorique, et peut-être aussi littérale), les économistes vont avoir un rôle décisif à jouer dans cette bataille ». Et il se trouve que dans cette bataille, l’économie standard est du côté des économistes.
Chris Dillow : la théorie standard contre la finance
Comme l’explique Chris Dillow, l’une des grandes ruses idéologiques des banquiers a été de présenter leurs propres intérêts comme relevant de la pure logique économique, se donnant ainsi une apparente justification technocratique. Bien des hommes politiques, ou des intellectuels de gauche, sont tombés dans ce piège. Or, nous dit-il, « l’économie standard sape le nombrilisme du secteur financier ».

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Dillow donne six exemples :
1/ La science économique nous apprend que les fonds de placement sont du vol, puisqu’ils font moins bien que les indices boursiers moyens, mais font payer des frais à leurs clients.
2/ Les banquiers sont opposés à la séparation entre les banques de dépôt et les banques d’affaires (qui constituait la promesse de campagne 2012 07.1 de François Hollande, et qui a été mise en œuvre de manière très édulcorée avec la loi de séparation bancaire), non pas parce qu’ils auraient besoin des deux pour assurer leur stabilité financière, mais tout simplement parce que cela les arrange, les dépôts bénéficiant d’une garantie explicite ou implicite du gouvernement et pouvant être utilisés comme levier pour des activités plus lucratives.
3/ Les banques bénéficient d’une importante subvention de la part du gouvernement du fait de la promesse implicite de les sauver en cas de difficulté, ce qui réduit leurs coûts d’emprunt. Or selon la Banque d’Angleterre, une part importante de cette subvention finit dans les poches des salariés seniors de ces institutions. De ce fait, quels que soient les éléments qui expliquent les rémunérations des banquiers, ce n’est sûrement pas « le libre marché ».
4/ Les cours d’introduction à l’économie affirment que « les individus réagissent aux incitations ». Mais comme le soulignent William Black (et Aurore Lalucq en France) la structure des incitations dans les banques est propice aux activités criminelles, telles que la fraude aux prêts qui a conduit à la crise de 2008. Selon John Quiggin, il est plausible que les banques réalisent un profit à hauteur de 500 milliards de dollars par an grâce à des activités anti-sociales telles que l’évasion fiscale et les ententes de marché.
5/ En tant que fournisseur de services, le secteur financier n’a pas amélioré son efficacité depuis des décennies. Ainsi, Thomas Philippon a montré que les coûts de l’intermédiation financière n’ont pas baissé depuis les années… 1880, tandis que Guillaume Bazot a montré qu’ils avaient augmenté depuis les années 1950 en Europe.
6/ Enfin, le secteur financier a une très faible capacité d’innovation, différents instruments utiles n’existant tout simplement pas, ou à des tarifs prohibitifs. Et quand ce secteur innove, c’est souvent de façon dangereuse, comme le montre l’exemple des dérivés de crédit.
Au final, note Dillow, non seulement la finance est un secteur profondément dysfonctionnel qui sert les intérêts d’institutions et de personnes à la recherche de rentes, subventionnés par l’État, bien plus que les intérêts des consommateurs, mais ce fait est apparent aux yeux mêmes de l’économie standard.
Autant les arguments de Dillow sont justes, autant ils omettent un aspect important : la finance dérégulée et la théorie néo-classique partagent une même philosophie, celle de l’individu maximisateur et des bienfaits des marchés pour la société. C’est au nom des principes portés par les économistes dérégulateurs, comme ceux réunis au sein de la Société du Mont-Pèlerin, que les marchés, y compris financiers, ont été dérégulés.
Aujourd’hui, la théorie néo-classique a évolué, elle a perdu de son ambition totalisante, et elle peut proposer des outils à même de critiquer la finance. Mais elle ne deviendra un instrument au service du bien commun que lorsqu’elle aura intégré les phénomènes de pouvoir, et qu’elle aura reconnu que les « libres marchés » comme celui de la finance peuvent autant être des instruments de coercition que de liberté.

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