Russie : innovations en chaîne dans la répression des opposants

Charlie Hebdo – 18/05/2016 – Igor Gran –

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Dans la Russie de Poutine, les condamnations à des peines de prison ferme se multiplient pour les manifestants. Pour un « piquet » en solo, on peut prendre jusqu’à cinq ans.
Vous êtes indignés et vous voulez manifester en Russie ? Étaler vos opinions sur la place publique ? Sachez déjà que toute réunion publique de plus de deux personnes (mais oui, deux) doit être déclarée au moins dix jours à l’avance. Ce qui laisse le temps aux autorités de trouver une excuse administrative et l’interdire. Le principe de précaution est ici manié avec panache et cynisme : le lieu choisi pour manifester est forcément trop près d’une station de métro, d’une école, d’une administration ou d’une chaussée fréquentée, d’où des risques d’accident que les pouvoirs publics responsables ne sauraient tolérer. Circulez ! 
Reste la manif en solitaire, dite « piquet », où l’on se place à un carrefour avec un slogan imprimé sur une feuille de papier volante (gardez-vous des pancartes en bois : elles sont considérées comme des armes potentielles, donc interdites). Là, ça peut marcher et être ennuyeux pour le régime, à condition de respecter quelques consignes de prudence. D’abord, laissez une distance suffisante entre deux piquets, autrement vous serez pris en flagrant délit de manifestation non déclarée. Veillez aussi à ne rien annoncer à l’avance sur Facebook et à garder secret jusqu’au dernier moment l’endroit où vous vous installez. Les nationalistes et les petits bras du FSB (Service fédéral de sécurité) ont fait de la chasse aux piquets une véritable attraction désopilante. Les insultes et les coups pleuvent, et gardez-vous de répondre, vous seriez aussitôt accusé de tapage dans un lieu public avec procès-verbal, arrestation et amende (pour commencer). Souvent, ça dégénère. L’opposant Vladimir Ionov, âgé de 75 ans, qui se tenait immobile avec sa feuille « On a Poutine, donc plus besoin de cerveau », a été aspergé de peinture (brûlure des yeux) sous les quolibets des sympathisants prorégime.
Une pluie d’amendes
Parfois, la provocation se fait plus astucieuse. Un type venu de nulle part se colle au piquet et fait semblant de soutenir activement, transformant aussitôt ce qui était une manifestation individuelle en une manifestation collective non autorisée. Au moment de l’interpellation, comme par enchantement, le provocateur disparaît. Grandiose ! C’est avec cette même méthode douce que que ce même Vladimir Ionov a été arrêté le 10 janvier 2015, alors qu’il tenait un carton « Je suis Charlie » (photo ci-dessous).

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Mais ni les amendes, ni les coups ne découragent les militants. Alors, pour les contrer, le Code pénal russe a vu arriver l’article 212.1, spécialement conçu pour transformer les citoyens indignés en criminels ordinaires. Il fallait y penser : au bout de trois infractions à la réglementation des manifestations, le fautif est automatiquement jugé au pénal pour  « violations répétées de la loi ». Vladimir Ionov (encore lui !), Marc Galperine, et Ildar Dadine ont été les premiers cobayes sur lesquels l’État russe a testé son innovation. qui marche admirablement ! En plus d’une pluie d’amendes, Marc Galperine a passé trente jours en préventive. Vladimir Ionov a quitté la Russie in extremis malgré une interdiction de sortie du territoire. Mais le gagnant incontestable a été Ildar Dadine, condamné en décembre 2015 à deux ans et demi ferme pour quatre manifestations « illégales ». Parmi ses crimes : un piquet « Je suis Charlie », un « Avec Poutine, la Russie court à sa perte », un « Libérez Savtchenko ». Comme le constate amèrement le journaliste Arkadi Babtchenko : « Ildar Dadine est le premier Russe officiellement condamné pour sa participation à un meeting pacifique. Depuis cette date, la Russie a donc officiellement un prisonnier politique. »
vladimir_poutine_ria_novostiRassurons-nous, les pseudo-détournements de fonds ou les fausses plaintes pour fraude fiscale permettant de maquiller un procès en une affaire de droit commun sont toujours également monnaie courante, le cas plus célèbre étant la condamnation d’Oleg Navalny, dans l’affaire dites d’Yves Rocher. Mais avec l’article 212.1, qui peut vous coûter jusqu’à cinq ans ferme, le régime montre qu’il en a assez de faire dans la dentelle pour sauver les apparences.

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