Syrie – Fuir Rakka, la ville syrienne devenue prison

LE MONDE | 06.06.2016
Nael et les siens sont des rescapés. Il y a peu, ce trentenaire, professeur de physique diplômé de l’université de Damas, sa mère, deux de ses sœurs, leurs époux et leurs enfants fuyaient Rakka, la « capitale » syrienne de l’organisation Etat islamique (EI), cachés dans la remorque d’un camion chargé de foin et de sacs de légumes.
Assis en tailleur sur le sol de la petite pièce aux murs de ciment nu où ils vivent à présent, Nael raconte leur périple, le visage travaillé par l’angoisse : « Deux fois de suite, notre camion a été arrêté par les hommes de Daech [acronyme arabe de l’EI] à des points de contrôle. Ils ouvraient la remorque pour vérifier le chargement. A chaque fois, nous étions paniqués. Se faire arrêter, c’était comme mourir. Pour éviter de se faire repérer par ses cris, on a fait prendre un sirop somnifère à la plus jeune de mes nièces. »

4938651_6_e3d3_des-combattants-des-forces-democratiques_1873459189c7ab3c9939780056a44532

Des combattants des Forces démocratiques syriennes (dominées par les Kurdes du PYD et soutenues par Washington prennent position face à l’organisation Etat islamique dans le nord de Rakka, le 27 mai 2016. RODI SAID / REUTERS
Après plusieurs heures sur une route cahotante, plongés dans l’obscurité, pressés les uns contre les autres entre les parois d’un compartiment camouflé sous la marchandise, Nael et ses proches sont parvenus à rejoindre Tal Abyad. Cette petite ville située sur la frontière turque, à une centaine de kilomètres de Rakka, est contrôlée par les Kurdes syriens depuis juin 2015. Elle est devenue le refuge de ceux qui, comme eux, sont parvenus à fuir l’Etat islamique.
Terreur et bombardements
Au moment du passage de Nael, les djihadistes autorisaient encore le transport de marchandises vers les territoires de leurs ennemis kurdes. Pour les populations, en revanche, les restrictions étaient déjà drastiques. « De Rakka on pouvait se rendre à Djarabulus, vers Alep et à Palmyre, mais il fallait une autorisation difficile à obtenir, explique le rescapé. Le plus simple pour partir, c’était d’aller clandestinement à Tal Abyad, plus proche. »
Nael est parvenu à obtenir les coordonnées d’un chauffeur de camion opérant des allées et venues entre Rakka et le territoire kurde, qui a accepté de les prendre en charge pour 300 000 livres syriennes (près de 1 500 dollars). « Tous les habitants veulent quitter Rakka. Ce n’est plus une ville, c’est une prison », raconte Nael, évoquant les restrictions imposées aux habitants et appliquées par la terreur. C’est cependant la crainte des bombardements menés régulièrement sur la ville par la coalition internationale, le régime de Damas et ses alliés russes qui est à l’origine de la majorité des départs.

4938761_6_e954_2016-06-06-e214f24-24621-10e4qd_a80ce8030b36c57e0cffd7cceb304b07

Infographie Le Monde
L’Etat islamique ne fait plus d’exception
Dans une modeste ferme aux murs de terre séchée, perdue dans les environs de Tal Abyad, Aïcha (tous les prénoms ont été modifiés), la soixantaine, a été autorisée par la police religieuse de l’EI à quitter Rakka en raison de son âge. Elle décrit une ville devenue otage de ses occupants : « Les hommes de Daech se mélangent à la population. Ils ne sont plus dans leurs bâtiments officiels, ils occupent des locaux parmi les civils pour éviter les frappes. Les habitants sont piégés entre Daech et les bombardements, déplore-t-elle. S’ils le pouvaient, ils quitteraient tous la ville. »
Depuis le 21 mai et le lancement, par les forces kurdes et la coalition internationale, d’une nouvelle opération dans le nord de Rakka, les djihadistes ne font plus d’exception, et les marchandises ont cessé de circuler. Impossible de quitter la ville sans avoir recours à un passeur capable de couper à travers champs pour éviter les routes principales et les points de contrôle djihadistes.
C’est par ce biais que Mohammed a pu rallier Tal Abyad depuis Rakka avec sa famille durant l’hiver. « Nous avons conduit quatre heures sur de mauvaises routes dans la campagne avant d’arriver, raconte-t-il. J’ai dû payer 125 000 livres syriennes pour passer avec ma famille [près de 600 dollars au taux local]. Si on s’était fait attraper, le passeur risquait sa vie. »
Bloqués côté syrien
Pas plus que Nael ou que les autres échappés de Rakka, Mohammed n’avait envisagé Tal Abyad autrement que comme une étape sur la route de la Turquie et, à terme, de l’Europe. Pourtant, depuis que les forces kurdes ont pris le contrôle de la ville, les gardes-frontières turcs, autrefois peu regardants, ont accru leur degré de contrôle. Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), en guerre contre Ankara, contrôle en effet Tal Abyad et le nord-est de la Syrie par l’intermédiaire de ses émanations militaires et politiques locales. Tous ceux qui ont quitté Rakka dans l’espoir de passer en Turquie sont donc bloqués dans la ville frontalière, dépensant leurs maigres économies en attendant un hypothétique passage.
Certains parviennent à louer une pièce dans les maisons grises qui bordent les ruelles de la ville ou survivent grâce à la générosité de quelques habitants. D’autres occupent des villages abandonnés, éparpillés le long de la frontière. Profitant de la situation des déplacés, certains passeurs leur font miroiter un transfert sûr en Turquie et les abandonnent sur la frontière, où ils sont arrêtés par les gardes turcs qui les renvoient en territoire syrien.
Omar et son épouse, originaires de la province de Deir ez-Zor, ont été victimes de cette escroquerie alors qu’ils tentaient le passage avec leur fille de 18 mois, atteinte d’une infection liée à une opération de l’intestin. Si Omar dit avoir obtenu de l’EI le droit de quitter Rakka parce qu’aucun des médecins qui y travaillent ne peut y soigner sa fille, il n’est pas autorisé à entrer en Turquie. Peu après son arrivée à Tal Abyad, les gardes-frontières turcs ont exceptionnellement permis à l’enfant de passer avec sa mère.
Allan Kaval (Tal Abyad (Syrie), envoyé spécial) Journaliste au Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans International, Résistance, Social, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.