Halte aux gains de productivité !

Charlie Hebdo – 08/06/2016 – Jacques Littauer –
Les gains de productivité sont le moteur de la croissance et de la hausse du niveau de vie depuis la révolution industrielle. Leur ralentissement actuel est donc une nouvelle inquiétante, sauf si l’on se réjouit de sortir du paradigme productiviste pour entrer dans une économie du « prendre soin ».
Panique chez les économistes : la productivité a disparu ! En cause, une très faible hausse l’an dernier aux États-Unis (0,3 %), « un rythme absolument misérable« , selon la président de la Banque centrale américaine, Janet Yellen. Et, selon certains experts, il faudrait même s’attendre à ce que la productivité chute cette année, du jamais vu depuis trente ans… Serait-ce la fin du progrès ? L’économie américaine – et les autres économies développées qui suivent toutes la même pente, au grand dam de l’OCDE – Va-t-elle s’effondrer ?

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Le plus rigolo dans cette histoire, c’est se, comme d’habitude, les économistes ne pigent pas ce qui se passe. « Sincèrement, on ne sait pas trop l’expliquer » a reconnu Janet Yellen. Mais surtout, comme l’explique Jean Gadrey (« Effondrement historique des gains de productivité : une bonne nouvelle… sous certaines conditions », 29 juin 2015), il faut cesser d’être obsédé par les gains de productivité. A gauche, ils ont longtemps été vénérés, car ils permettaient une hausse des salaires, donc du pouvoir d’achat, quitte à ce qu’ils soient synonymes de conditions de travail de plus en plus dures, comme le travail à la chaîne.Or, pour Gadrey, la hausse permanente de la productivité, c’est du passé. On peut en effet parler d’un véritable effondrement, les gains de productivité passant d’une moyenne de 5,5 % par an durant les années 1950 et 1960 à 2,5 % pendant les années 1980-1990, avant de chuter à seulement 1 % entre 2010 et 2014.
BarrigueEst-ce une catastrophe ? Oui si l’on reste dans le paradigme « productiviste » dominant, partagé à droite et à gauche qui voit dans les gains de productivité LA source du bien-être futur (et en effet, comme la productivité c’est ce qui permet l’augmentation de la taille du gâteau national, si la productivité chute, les revenus stagnent : ainsi entre 2000 et 2014, le PIB par habitant n’a-t-il progressé que de 0,5 % par an). Non si l’on réalise que les gains de productivité peuvent être mortifères, comme le montre l’exemple de l’agriculture et des pesticides qui tuent les sols, les agriculteurs et les enfants qui vivent à proximité. Mais de nombreux travaux, comme ceux de Richard Wilkinson et Kate Pickett (Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, éditions les Petits Matins  -Institut Veblen 2013), ont montré que le facteur déterminant du bien-être pour les individus, c’est de vivre dans une société égalitaire. Ainsi, dans les pays très riches, qui sont aussi des pays très inégalitaires, comme les États-Unis, tout le monde vit mal, même les riches, à cause de la violence sociale, des comportements addictifs et de la criminalité qui sont sources de maladies et d’espérance de vie en baisse. 
Il faut donc se réjouir de la chute des gains de productivité car cette évolution va nous permettre de passer de notre économie prédatrice des hommes et de la nature à une économie du « prendre soin », soin du travail, des personnes, du lien socal, des objets, de la Nature, de la démocratie… Oui, mais d’où viendra la richesse de cette économie pacifiste ? des gains de qualité, de soutenabilité et de sobriété de la production et de la consommation, nous dit le bon Jean, qui constitueront une autre manière de créer de la richesse que le tout-jetable. Tout comme le permettra également le développement des biens communs écologiques et sociaux. Et l’emploi ? Il s’agira de sortir de la course folle actuelle où l’emploi court toujours derrière las gains de productivité, qui détruisent en permanence des emplois comme l’ont fait les Digicodes qui ont supprimé les gardiennes, les caisses automatiques qui remplacent les caissières, et tous ces sites Internet qui empêchent le contact avec un être humain… A l’inverse, une hausse et surtout un partage de l’emploi sont possibles grâce à la réduction du temps de travail, à une nette réduction des inégalités et à une « planification participative » pour gérer l’eau, l’air, les logements…
Bref, soyons moins productifs et plus solidaires, nous serons plus heureux.
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Pourquoi les Japonais vivent-ils plus longtemps que les Américains ? Pourquoi y a-t-il plus de grossesses chez les adolescentes aux États-Unis qu’en France ? Pourquoi les Suédois ont-ils la taille plus fine que les Grecs ? La réponse est chaque fois : l’inégalité. État de santé, espérance de vie, obésité, santé mentale, taux d’incarcération ou d’homicide, toxicomanie, grossesses précoces, succès ou échecs scolaires, bilan carbone et recyclage des déchets, tous les chiffres vont dans le même sens : l’inégalité des revenus nuit de manière flagrante au bien-être de tous. Conclusion des auteurs : «Ce n’est pas la richesse qui fait le bonheur des sociétés, mais l’égalité des conditions.»
Sortie le  10/10/2013 / Auteur(s) Kate Pickett, Richard G. Wilkinson /Broché /500 pages/ Prix : 20 €
/ISBN / EAN : 978-2-36383-101-9 – 9782363831019 /

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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