L’info : une fin du monde par semaine

Charlie Hebdo – 06/08/2016 – Guillaume Erner –
L’info continue, c’est terminé : voici venu le temps de l’apocalypse permanente. Si ça continue ainsi, à force de fins du monde annoncées, ça va mal finir.

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La fin du monde set aussi vieille que son début, les archéologues font remonter son commencement aux origines. Alors, la nouveauté, ce n’est pas la fin, mais les fins du monde car, depuis peu, l’actualité nous offre à peu près une fin du monde par semaine. Grâce à la Pravda, les Soviétiques vivaient une révolution par mois, grâce à BFM, les Français connaissent une involution par semaine. Elle a pris successivement le visage de Daech, évidemment, mais aussi, au choix, des inondations, des casseurs, pour les uns ou des violences policières pour les autres, des hordes de migrants qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes, et enfin, last but not least, the « Brexit ».
Sauterelles et pesticides
Attardons-nous sur le « Brexit ». il faut l’avouer, le monde méritait une autre fin que le terrorisme. L’État islamique, ça va un moment, mais comme on dit, il faut savoir terminer une fin. D’où l’intérêt de cette sortie de l’Europe sous la forme d’une déclinaison latine, Pompéi, Herculanum, référendum. Bientôt les grenouilles vont envahir les berceaux des nouveaux-nés anglais, ou plutôt s’en échapper, les londoniens ne verront plus jamais le soleil, comme si cela présentait un caractère de nouveauté, les politiciens anglais se livrent à de basses manœuvres, comme si cela présentait un caractère d’originalité. Le « Brexit », c’est le véritable Armageddon. Sinon, comment expliquer que la finance, qui est notre ennemi à nous Français depuis la bataille du Bourget menée par notre bon roi François lors de la campagne de 2012, comment expliquer que cette finance, qui fut notre ennemie depuis 2012, soit désormais bienvenue ?
La seule chose rassurante, dans cette fin du monde – celle qui rime aujourd’hui avec « Brexit » -, c’est qu’elle ne tardera pas à finir pour être remplacée par une autre fin du monde qui débutera la semaine prochaine ou dans dix jours. La nouveauté, la voici : avant, le monde n’en finissait plus de finir, aujourd’hui, la fin du monde n’en finit plus de recommencer. La nouveauté, c’est chaque semaine un effondrement des preuves et pas de salve d’avenir, un suicide de messie, une disparition du futur, bref, une extermination des possibles. Les sauterelles et les pesticides, la peste et le trou de la Sécu, le siège de Léningrad, mais par temps de paix.
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Tout se passe comme si l’actualité était frappée d’hubris, cette notion qui désignait chez les Grecs la démesure. Rien de ce qui est mesuré n’est susceptible de nous intéresser, c’est pourquoi il faut que toute information rime désormais avec sidération. Au fond de lui, chacun sait que le « Brexit » ne conduira pas à une extinction de la race humaine, ni même anglaise, et cependant tout est fait pour donner à ce vote l’aspect de l’invasion des fourmis rouges. Comme si l’information devait fournir une excitation de plus en plus grande au public, comme s’il s’agissait d’inventer chaque semaine une fin du monde encore plus finale et grandiose que la précédente? Cette religion qui ne s’avoue pas comme telle a un nom : le millénarisme. Voici une vraie croyance œcuménique puisqu’elle existe dans le christianisme, le judaïsme et l’islam, et même parmi les temps laïcs. Celle-ci repose sur une idée simple : l’apocalypse est pour bientôt, nous n’en avons plus pour longtemps à souffrir dans ce monde-ci.
imagesZ0X536JHIl n’y a qu’un seul problème dans cette présentation des faits, c’est qu’elle est à l’information ce que la métaphysique est à la physique. Les religions précédentes, libéralisme ou communisme, distinguaient les bons de méchants, elles étaient manichéennes. Mais cette distinction entre les gentils et leurs ennemis ne nous suffit plus, il nous faut du compte à rebours. Cela valait bien la peine de se moquer de nos ancêtres qui tremblaient dans la nuit médiévale, de ces foules apeurées à l’approche de l’an mil. Désormais, l’Antéchrist passe en prime time, et il change de visage chaque semaine. Jusqu’à nous faire espérer que ce monde-là finisse pour de bon, afin qu’un autre, enfin, commence.
« Aucun journaliste ne sait plus ce qu’est une bonne nouvelle. »  [ Dalaï Lama ]

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