Rocard au paradis de l’encensoir

Le Canard Enchaîné – 06/08/2016 – J.-M. Th. –
C’est à ces petits détails qu’on mesure la stature internationale d’un défunt. Pas une ligne, les 4 et 5 juillet, dans le « New York Times » ou le « Wall Street Journal » sur la mort de Michel Rocard. N’en déplaise à Chevènement qui le qualifiait de satrape de la « gauche américaine » dans les années 80, l’ancien maire de Conflants n’a pas marqué les esprits outre-Atlantique.
Autre héritage que personne ne dispute, son parler-vrai. Rocard le revendiquait, il ne s’est guère diffusé. La preuve, le concert de louanges dont il a hérité, sitôt sa mort annoncée, et qui relève moins de la sincérité éplorée que de l’hypocrisie éhontée. La palme revient à Jacques Delors, qui a expliqué son « regret » que Rocard « n’ait pas été président de la République ». Le très catholique  Delors oublie de rappeler que, aux plus grandes heures du duel entre les deux gauches, il avait rejoint Miterrand et son économie administrée contre Rocard, le chantre de l’économie de marché. Son ralliement au congrès de Metz (1979) lui vaudra le poste de ministre des Finances en 1981.
Autre faux-cul, Jean-Luc Mélenchon. « Un éclaireur nous a quittés. Sa vie est une leçon. A chacun de méditer (…) En ce temps-là, tous les socialistes étaient de gauche, même très différemment. » L’ex-trotskiste ne s’était pourtant pas privé de refuser à Rocard l’étiquette de gauche, lui qui mettait les lycéens dans la rue en 1990 avec son compère Julien Dray. Jusqu’à ce que l’ancien Premier ministre lui propose une alliance en 1993 pour prendre le PS contre Laurent Fabius. Mélenchon, ce jour-là, a su gré à Rocard de l’adouber et lui a trouvé des qualités. « Youpi cher Michel, », lui a-t-il même écrit, avant de le poignarder quelques mois plus tard pour installer Henri Emmanuelli au poste de premier secrétaire.
D’autres ont été moins hypocrites. Les meilleurs ennemis de Rocard de son vivant sont restés muets. Michel Charasse, qui l’avait qualifié de « raté » en 1998, n’a rien dit, comme Roland Dumas, qui l’avait traité de « barreur de petit temps« , comme Fabius qui lui expliquait en 1979 « qu’entre le plan et le marché il y avait le socialisme« . 
Bernard Tapie l’a fermée aussi. Il aurait pu dire « J’ai été étonné d’apprendre sa mort, je l’avais déjà tué en 1994« . Cette année-là, Rocard avait porté les couleurs socialistes aux européennes, mais une liste Tapie, encouragée par Miterrand, lui avait fait connaître le pire score du PS (14,5 %) depuis le congrès d’Epinay. Son destin présidentiel était scellé. Jospin a concouru à sa place en 1995 et en 2002. En mars 2007, Rocard avait proposé à Ségolène Royal de la remplacer in extremis comme candidat à la présidentielle. Elle avait dit non. Elle n’a pas salué ce défunt indélicat. On pourrait presque croire que les vrais héritiers du parler-vrai sont les derniers miterrandistes.

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« Parler-vrai n’est pas suffisant, encore faut-il avoir quelque chose à dire »   Michel Rocard

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