États- Unis – Les sans-abri : Le San Francisco des « techies » cohabite avec l’autre San Francisco, celui des manants.

LE MONDE ECONOMIE | 29.06.2016 | Extraits
Une chronique de San Francisco
Les « homeless » sont omniprésents dans la capitale des technologies. Le 29 juin 70 médias et organes de presse ont lancé une opération conjointe pour placer les pouvoirs publics face à leurs responsabilités. Reportage

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Des sDF intallés sur La place  Justin Herman de  San Francisco le 21 janvier 2016. DVID PAUL / BLOOMBERG / GETTY
En 2005, il y avait 6 248 sans-abri à San Francisco. Selon le dernier décompte, ils sont 6 686. Pratiquement pas de changement, donc, compte tenu de l’augmentation de la population. On ne voit plus qu’eux, pourtant, dans la capitale de la technologie. « Le nombre de homeless n’a pas varié mais l’impression n’est pas la même », reconnaît Sam Dodge, qui est chargé de la question à la municipalité. Explication ? La folie immobilière qui s’est emparée de la ville : « A cause des nouvelles constructions, l’espace qu’occupaient les sans-abri s’est réduit. »
Une situation qui pousse la presse locale à passer à l’action. Mercredi 29 juin, les médias de la baie de San Francisco ont prévu de bombarder leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs d’informations sur les sans-abri et de propositions d’actions. Il sera impossible de consulter Facebook, Twitter, ou d’allumer la télévision sans entendre parler des causes et des remèdes à la crise du logement. Une initiative de la rédactrice en chef du San Francisco Chronicle, Audrey Cooper, furieuse d’être tombée un jour sur un couple faisant l’amour dans une tente – parois grandes ouvertes – alors qu’elle passait avec sa poussette et son bébé.
Soixante-dix organes de presse se sont associés à l’offensive, une collaboration sans précédent entre médias souvent rivaux : des journaux de quartier aux institutions comme l’antenne locale de la chaîne publique KQED, en passant par des magazines nationaux (Mother Jones). « Comme vous, nous sommes mécontents, désorientés et horrifiés…
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copyright.jpgpetitC’est le Moyen Age,  A 350 m des grands magasins bloomingdale’s et Sephora. La misère à 600 m du siège de Twitter
Les homeless sont concentrés dans le centre, dans l’ancien quartier historique de Tenderloin. Devant la « soup kitchen » des sœurs Marie-Bénédicte et Marie des Anges, sur Turk Street, c’est la bousculade dès le matin, plusieurs heures avant la distribution des repas. Les sœurs – des Françaises de l’ordre de la Fraternité Notre-Dame – ont elles-mêmes été menacées d’expulsion. En février, leur propriétaire a porté le loyer mensuel de leur rez-de-chaussée à 5 500 dollars (environ 5 000 euros), soit 2 035 dollars d’augmentation. « Priez pour nous », ont affiché les sœurs devant l’établissement. Heureusement la presse s’est saisie de l’affaire. Et un mécène, le gourou du développement personnel Tony Robbins, a offert de payer le loyer des religieuses pour un an.
Autour de la soupe populaire des sœurs, c’est un crève-cœur. Des corps sont allongés sur les trottoirs – endormis, espère-t-on, ou assommés par l’alcool. Certains ont le ventre à l’air, d’autres plus de chaussures. Un homme d’une soixantaine d’années, assis sur une marche, est penché sur ses jambes. Il est occupé à racler ses plaies, larges comme des soucoupes, et la chair est déjà bien entamée. C’est le Moyen Age, à 350 mètres des grands magasins Bloomingdale’s et Sephora. La misère à 600 mètres du siège de Twitter, en plein cœur d’une ville dont le budget a augmenté de 41 % en quatre ans. Le maire Ed Lee a cru bien faire en favorisant l’implantation des entreprises technologiques dans le Tenderloin. Mais la fortune des uns n’a pas rejailli sur l’existence des autres. Le San Francisco des « techies » cohabite avec l’autre San Francisco, celui des manants. Deux univers parallèles, incapables de communiquer.
Programme expérimental
San Francisco, elle-même, n’en peut plus du spectacle de ses rues. Selon un sondage de la chambre de commerce, le nombre de SDF devance maintenant le prix de l’immobilier au premier rang des préoccupations des habitants. Certains ont peur de promener leur chien, menacé par les pitbulls qui défendent les tentes des homeless. Les parents se demandent comment rassurer les enfants quand ils croisent des vagabonds qui vocifèrent contre des ennemis imaginaires. Les psychologues recommandent des explications courtes et directes. « Son cerveau ne fonctionne pas comme il le devrait. » Inutile d’ajouter que le nombre de lits en centre d’accueil reste insuffisant. Ou que la politique de « désinstitutionalisation » de Ronald Reagan dans les années 1980 a abouti à mettre des milliers de malades mentaux dans les rues. Et, en aucun cas « ne dire à l’enfant qu’il finira dans la même situation » s’il ne travaille pas à l’école, conseille la presse…

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Un  employé de la ville de San Francisco explique à un SDF qu’il doit partir avant le nettoyage du trottoir le 26 février 2016. ERIC RISBERG / AP
En dix ans, San Francisco a vu passer 20 000 personnes dans les foyers municipaux. Quelque 3 200 y dorment chaque nuit. « La perte de logement n’est pas une expérience rare dans notre société », constate pudiquement Sam Dodge. A terme, la plupart des sans-abri conjoncturels, ceux que la gentrification a chassés de leur logement, arrivent à se remettre sur pied. Reste une population chronique d’environ 15 % du total. En mars 2015, la ville a lancé un programme expérimental à destination de ces laissés-pour-compte : un « centre de navigation », qui emprunte « à la mentalité pop-up » à la mode dans la Silicon Valley, décrit le responsable. Dans les lieux d’accueil traditionnels, les SDF « doivent adopter des changements radicaux dans leur vie, avant même d’être admis : limiter leurs possessions, abandonner leurs animaux ».
Aide au logement
A Seattle (Etat de Washington), le nombre de sans-abri a augmenté de 19 % en un an. Los Angeles, de 12 % en deux ans.
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San Francisco n’est pas un cas isolé. De Seattle à San Diego, la côte Ouest croule sous les homeless et les « jungles » de tentes que les municipalités « nettoient » régulièrement pour les voir ressurgir un peu plus loin. A Seattle (Etat de Washington), le nombre de sans-abri a augmenté de 19 % en un an. Los Angeles, de 12 % en deux ans. Selon le département fédéral du logement, un tiers des homeless américains se trouvent en Californie. Pourquoi dans l’Ouest ? Parce que dans le reste du pays, beaucoup les chassent à coup d’ordonnances municipales. Selon une étude du Centre juridique national sur les homeless et la pauvreté, portant sur 187 villes, le nombre des localités qui ont interdit de dormir dehors ou de camper a augmenté de 50 % entre 2011 et 2014.
Les grandes villes de l’Ouest, majoritairement démocrates, restent, elles, relativement tolérantes. A Portland (Oregon), la municipalité a même mis en place en février une politique dite de « safe sleep », sommeil en sécurité. Les tentes sont autorisées sur les trottoirs entre 21 heures et 7 heures du matin.
« Dans le monde, beaucoup de pays ont des problèmes d’inégalités ou de drogue. Pourtant, ils n’ont pas le même problème de sans-abri, relevait Sam Dodge, le 1er juin, lors d’un forum organisé par l’association de recherche sur l’urbanisme SPUR. S’agit-il d’un problème de logement ? De racisme ? Les Afro-Américains ont cinq fois plus de probabilités d’être sans-abri que les autres. » Selon le recensement de 2015, les Noirs comptent pour 7 % de la population de San Francisco mais pour 36 % de ses homeless. « C’est une question à laquelle le pays tout entier doit s’attaquer, défend M. Dodge. Nous ne pouvons pas la régler au niveau de la ville et des services du logement. » Malgré les embûches à surmonter, San Francisco s’attelle pourtant à la question.
Lire aussi :   SDF et affamés : une étude pointe la précarité de 50 000 étudiants californiens
copyright.jpgpetitCorine Lesnes (San Francisco,Correspondante du Monde aux Etats-Unis basée à San Francisco )

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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