Pesticides : état d’urgence !

L’âge de faire – juillet/août 2016 – Patrick Herman –
IMG_0202Avec un nombre encore limité d’adhérents (130 en 2015), l’association Phyto-victimes (1) a une activité croissante, signe que l’on découvre à peine ce que continent quasi invisible : l’empoisonnement quasi généralisé des citoyens aux produits chimiques. Les procédures de reconnaissance en maladie professionnelle constituent l’essentiel de son travail : 45 dossiers en 2015, autant pour les quatre premiers mois de 2016. Le chiffre gonfle de jour en jour.
Aux côtés des exploitants agricoles, les salariés sont aussi en première ligne. On trouve parmi les plaignants des employés de l’agriculture, des technico-commerciaux, des salariés de l’agroalimentaire mais aussi des chercheurs de l’Inra ou des jardiniers de ville. Selon l’association, 90 % des intoxications ont dues à une exposition chronique, et non à un accident du travail, ce qui constitue un obstacle de plus sur la longue route de la reconnaissance en maladie professionnelle. On dénombre en effet près de 200 pesticides utilisés et 50 fabricants. La difficulté est de prouver le lien entre l’exposition à un produit et la maladie, difficulté encore aggravée dans les cas de poly-exposition à des substances dont on ignore les effets cocktails. Les fabricants n’ont pas l’obligation de fournir la composition de leurs produits et le ministère de l’Agriculture traîne les pieds quand on lui en demande les dossiers d’homologation.  
Le cas de Dominique Marchal est sur ce point exemplaire. Souffrant d’une maladie du sang – un syndrôme myélo-prolifératif -, cet agriculteur de Meurthe-et-Moselle avait obtenu; en 2006, d’être reconnu en maladie professionnelle avant de voir la Cour d’appel de Metz le débouter en avril dernier. « Une décision scandaleuse« , pour son avocat François Lafforgue, qui avait demandé communication au ministère des dossiers d’homologation. Refus de ce dernier et saisie du tribunal administratif, qui ordonne la transmission des pièces. Pourtant, le ministère ne s’est toujours pas exécuté.
La caractérisation de la pathologie est difficile, car beaucoup de victimes sont atteintes de maladies rares. Mais ce n’est pas le seul obstacle sur leur parcours. Les taux d’Incapacité permanente partielle fixés par la Mutualité sociale agricole sont très bas en agriculture. Il est par exemple de seulement 20 % pour une maladie de Parkinson, qui ne fait l’objet d’un tableau de reconnaissance que depuis 2012. Une contestation est possible, mais à condition de ne pas avoir dépassé le délai de prescription.

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L’Insoutenable légèreté des responsables
Aider les malades à surmonter toutes ces difficultés, tel est le lot quotidien de Phyto-victimes. Et il n’est pas près de s’alléger. Au cours de la table ronde organisée par l’association, le 21 mai dernier, Bohrane Slama, chef de service en hématologie au Centre hospitalier d’Avignon, a tiré un bilan de son expérience dans le Vaucluse : augmentation du nombre des hémopathies (maladies du sang et des ganglions) et des cas rares détectés chez des patients de plus en plus jeunes. Et de rappeler ces chiffres qui donnent à penser : on dénombre 385 000 nouveaux cas de cancers par an en France, dont 4 à 8,5 % de cancers professionnel. Sur ces 15 000 à 30 000 cancers professionnels,seuls 1 700 ont été reconnus comme tels en 2012. Les autres sont pris en charge par la branche maladie de la Sécurité sociale. Vous avez dit déficit ? Cette invisibilité n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat de l’apathie complice des institutions : depuis des décennies, des médecins, des chercheurs et des associations réclament la mise en place d’un registre des cancers par département qui prenne en compte l’histoire professionnelle des patients. En vain jusqu’à présent.
« Je suis stupéfait devant l’insoutenable légèreté des responsables », a lancé le Pr Sultan qui étudie notamment les effets des perturbateurs endocriniens, présents dans les pesticides, en Languedoc-Roussillon – une région touchée par les épandages et les pollutions dues à la viticulture et aux culture maraîchères. Les pesticides, capables de troubler le système hormonal et d’attaquer le système immunitaire, ont apporté cette nouveauté : l’origine fœtale d’une pathologie adulte? Ses travaux, menés auprès d’enfants d’agriculteurs, lui ont permis de mettre en évidence une prévalence élevée des petits poids à la naissance, facteur de risques d’obésité et surtout de précocité pubertaire.
Pas encore né, déjà contaminé !
Parmi cent dix cas de cet ordre, se manifestant par un développement de la glande mammaire chez les petites filles de moins de 7 ans, quatre-vingt-cinq sont dus à des accidents de pollution professionnelle ou d’habitabilité (pour celles qui résident à proximité des zones d’épandage). « Pas encore né et déjà contaminé » a expliqué le Pr Sultan. Les analyses de sang du cordon ombilical, réalisées sur tout un groupe de femmes, révèlent la présence de dizaines de molécules chimiques, sans parler de la possibilité d’un effet transgénérationnel. Le désastre sanitaire est bien devant nous.
Faut-il baisser les bras ? Certainement pas, a répondu le Pr Sultan. Dans l’impossibilité d’anticiper les effets à long terme des pesticides, il faut les interdire, c’est une question de volonté politique. Mais c’est bien là que le bât blesse. La pression considérable exercée par les lobbys de la chimie ne faibli jamais. « Ce que nous voyons pour le glyphosate (2) est une insulte pour les scientifiques« , s’est exclamé le Pr Sultan, faisant allusion à la prise de position de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) déniant les résultats du Centre international de recherche sur le cancer, et qui a classé le produit comme « cancérigène probable…« . Le pédiatre cherche désormais à développer une plate-forme pour tous les acteurs impliqués de la santé environnementale. Objectif : changer le rapport de forces en créant un contre-pouvoir démocratique.
CHARLES-SULTAN-DAV_0502Pr Charles Sultan – Endocrinologie pédiatrique – CRIIGEN, Comité de Recherche et d’Information Indépendantes sur le génie Génétique. Responsable du groupe INSERM CHU de Montpellier. Professeur à la Faculté de médecine de Montpellier – Chef du Service d’hormonologie au CHU de Montpellier – Responsable de l’Unité d’endocrinologie pédiatrique – Vice-doyen de la Faculté de médecine de Montpellier. Charles Sultan est l’un des meilleurs spécialistes des effets des pesticides sur le corps humain et des perturbateurs endocriniens.
(1) www.phyto-victimes.fr – contact@phyto-victimes.fr / 06 60 77 24 15
 (2) Composant d’herbicides comme le Round-up de Monsanto

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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