Attentat de Nice : de l’horreur au voyeurisme, France 2 a fait naufrage en direct. Des excuses irrecevables

L’Obs Le PLUS  16-07-2016  Par François Jost Analyste des médias
The truck which slammed into revelers late Thursday is seen at the site of the attack  in Nice, southern France, Friday, July 15, 2016.  The large truck mowed through revelers gathered for Bastille Day fireworks in Nice, killing more than 80 people and sending people fleeing into the sea as it bore down for more than a mile along the Riviera city's famed waterfront promenade.  (AP Photo/Luca Bruno)/NIC112/697045704283/1607150949

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LE PLUS. Le 14 juillet 2016, aux alentours de 23 heures, un camion a éventré la foule sur deux kilomètres, tuant 84 personnes. Le soir-même, France 2 a lancé une édition spéciale pendant laquelle elle a interviewé un homme, à côté du cadavre de sa femme.
Francois jostDes images de l’attaque ont aussi été diffusées au ralenti. La chaîne a présenté ses excuses, mais pour notre chroniqueur François Jost, elles sont irrecevables.
Après les événements de janvier 2015, le CSA a mis en demeure de nombreux médias pour mise en danger de la vie d’autrui et pour atteinte à la dignité de la personne humaine. Bien que tous se soient récriés contre l’institution de régulation au nom de la liberté d’information, lors de la tragédie de novembre, les journalistes des chaînes en continu ont montré plus prudence dans la diffusion des images.
 Mais les leçons que tirent les médias ne sont jamais bien longues. Ils sont prompts à les oublier et à retomber dans les mêmes erreurs.
 Le franchissement de la ligne rouge
 Dans la nuit du 14 au 15 juillet, le service public de télévision, celui-là même qui va bientôt lancer à grands frais une chaîne d’information continue, a failli doublement sur France 2. D’une part, en interviewant un homme au côté du cadavre de sa femme ; d’autre part, en montrant des images au ralenti du parcours du camion assassin. Last but not least, la journaliste qui commentait cette séquence a ajouté qu’elle avait été « sans doute été filmée par un touriste », avouant par la-même qu’elle la diffusait sans connaître leur statut réel.
Consciente d’avoir franchi la ligne rouge qui sépare l’information du voyeurisme et l’analyse de l’émotion, France Télévisions a présenté ce matin ses excuses.
 « Au cours de la nuit du 14 au 15 juillet, l’édition spéciale de France 2 consacrée aux événements dramatiques de Nice a diffusé un sujet montrant des témoignages et des images choquantes.
 Ces images brutales, qui n’ont pas été vérifiées selon les usages, ont suscité de vives réactions. Une erreur de jugement a été commise en raison de ces circonstances particulières.
 La diffusion de ce type d’images ne correspond pas à la conception de l’information des journalistes des équipes et de l’entreprise. France Télévisions tient à présenter ses excuses. »
 Des excuses irrecevables
Malheureusement pour France Télévisions, ces excuses ne sont pas recevables. Compte tenu de ce que nous vivons ces derniers mois, les journalistes doivent avoir réfléchi à ce qu’ils doivent faire en pareille situation. La répétition, par ailleurs insupportable, de cette violence a dû faire l’objet d’analyses, de recommandations sur l’attitude à adopter. Si cela n’a pas été le cas, les rédacteurs en chef sont impardonnables.
 Comment peut-on s’excuser de ne pas recouper les informations et commettre des erreurs de jugements devant des faits aussi graves ? Il suffit de relire la Charte de déontologie de Munich sur les droits et les devoirs des journalistes pour savoir qu’on ne peut publiciser des images dont l’origine est inconnue :
 Ainsi l’article 3 précise :  « Publier seulement les informations dont l’origine est connue ou les accompagner, si c’est nécessaire, des réserves qui s’imposent ; ne pas supprimer les informations essentielles et ne pas altérer les textes et les documents. »
Au delà de la déontologie journalistique, il devrait y avoir aussi, ancré dans le journaliste, un sentiment humain. Ne pas penser seulement à son « métier de journaliste » qui justifie le passage à l’antenne de n’importe quelle image, mais agir avec son humanité. Car ce qui sidère dans ce terrorisme aveugle, c’est précisément que nous ne comprenons pas comment des hommes peuvent agir comme ils le font.
Où sont les gate-keepers qui, sur le service public comme ailleurs, devaient faire en sorte que la direction de l’information n’ait jamais à dire que la retransmission des événements « ne correspond pas à la conception de l’information des journalistes des équipes et de l’entreprise » ?
 Édité par Henri Rouillier  Auteur parrainé par Hélène Decommer

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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