Attentat de Nice : la République nous appelle. Défendons notre modèle, si imparfait soit-il

L’Obs Le PLUS  16-07-2016 Par Jean Garrigues Historien
jean-garrigues_2628722LE PLUS. Dans la déferlante médiatique et face au risque de la récupération politicienne qui ont suivi la tuerie de Nice, l’historien Jean Garrigues nous rappelle les enseignements du passé. Selon lui, si l’on ne peut rien contre la violence aveugle, il nous faut s’accrocher envers et contre tout aux valeurs prônées par notre modèle républicain.
Il y a huit mois, au lendemain du massacre du Bataclan, on m’avait demandé de donner mon sentiment d’historien sur un tel drame de l’histoire. Ma première réaction fut tout simplement celle d’un citoyen comme les autres, frappé de stupeur et d’indignation par un tel crime, et qui exprimait sa compassion pour celles et ceux qui l’avaient subi.
 Mais je me souvins aussi que la spécificité de mon métier d’historien m’enseignait la nécessité de l’explication, de la relativisation et de l’interprétation de la complexité des choses, tout ce que la déferlante médiatique et la récupération politicienne tendaient à balayer sous le flot ininterrompu des images-chocs, des petites phrases et des éléments de langage.
 Cela n’a pas manqué ! Au lendemain du drame, plusieurs voix s’élèvent à droite pour chercher des responsables, pour juger, pour condamner, et surtout pour discréditer les pouvoirs publics, bien sûr le pouvoir et celui qui l’incarne. À tous ces apprentis-sorciers de la récupération politicienne, à ces matamores du tout sécuritaire, l’historien a le devoir de rappeler ce que le passé nous apprend, à savoir que l’on ne peut rien contre la violence aveugle, fille du désespoir et du fanatisme.
 La violence fanatique n’est pas réservée à l’islamisme
Me viennent aussitôt à l’esprit les attentats anarchistes qui ensanglantèrent la France des années 1890, au nom de ce qu’ils appelaient « la propagande par le fait. » Il est vrai que le bilan de ces attentats fut heureusement beaucoup moins lourd que ne l’est la série sanglante commencée avec Charlie en janvier 2015, mais là n’est pas la question.
 Ce qu’ils nous rappellent, c’est tout simplement que la violence fanatique n’est pas réservée à l’islamisme, ni même au fanatisme religieux, et qu’elle procède d’un enchevêtrement de facteurs sociaux, culturels, ethniques et politiques dont il est bien difficile de démêler l’écheveau.
 Ils nous enseignent aussi que le « modèle » républicain, démocratique, libéral, laïque et fraternel est un précieux trésor de notre histoire contemporaine, et qu’à aucun prix il ne faut le sacrifier sur l’autel de la démagogie ou du communautarisme d’opportunité.
 Car c’est bien le pacte républicain, plus encore que la nation France, qui est visé par les terroristes. C’est au cœur du Paris républicain, héritier de la tradition des sans-culottes et de l’histoire du peuple de gauche, que l’attentat contre le Bataclan fut commis.
C’est le jour de la fête nationale, héritée de notre histoire révolutionnaire, que les Niçois sont frappés dans leur chair. On peut y voir des actes de guerre contre la France, accusée d’être intervenue militairement contre Daesh. Mais derrière la riposte militaire, chacun sait bien qu’il s’agit d’un choc de valeurs.
 Défendons notre modèle, si imparfait soit-il
Laissons de côté les grands mots tels que « barbarie » ou « empire du mal », qui ont empoisonné la lecture occidentale du monde musulman et conduit aux guerres de conquête dont nous récoltons aujourd’hui les fruits ensanglantés.
 Défendons tout simplement notre modèle, si imparfait soit-il, celui qui a eu tant de mal à intégrer les masses et à admettre la décolonisation, mais celui aussi qui est depuis plus d’un siècle le garant de notre vivre ensemble, le garde-fou de nos outrances et de nos guerres intestines.
 Souvenons-nous que spontanément, les citoyens français et le monde démocratique ont rendu hommage en janvier 2015 aux valeurs héritées de la Grande Nation révolutionnaire. Souvenons-nous que cet hommage a resurgi un peu partout, sur les réseaux sociaux, dans les rues, dans les déclarations des chefs d’État étrangers, au lendemain du crime du 13 novembre.
Halte au feu
Alors, de grâce, ne le noyons pas sous les surenchères politiciennes ou sous les réflexes xénophobes attisés par les populistes. Halte au feu, les apprentis sorciers et les va-t-en-guerre à la petite semaine !
 La meilleure façon de défendre nos valeurs face au terrorisme fondamentaliste, c’est de leur être fidèle, entièrement, strictement, fermement. Plus que jamais, l’union des républicains est à l’ordre du jour, et les querelles pré-électorales doivent s’effacer devant l’intérêt général. Pas d’incantations belliqueuses, pas de « Patriot act » à la française, pas de têtes à couper ou de ministres à démissionner !
 Notre République, si imparfaite qu’elle soit, vaut mieux que ces vulgaires déchirements politiciens. On peut juger notre incantation simpliste et banale, mais cette fidélité aux valeurs implique en réalité beaucoup de rigueur, de finesse et d’intégrité. La République nous appelle.
 Édité par Julia Mourri

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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