Alexandre Jardin : « Je ne laisserai pas la France à l’extrême droite »

Le Monde – 26/06/2016 – Propos recueillis par Pascale Krémer
Alexandre Jardin à Paris, le 20 avril 2015.Alexandre Jardin à Paris, le 20 avril 2015. JOEL SAGET/AFP
J’assiste à la percée du Front national (FN), dans la seconde moitié des années 1990. Je vois que mon pays commence à se fracturer, que les classes populaires rejettent les partis politiques, et que ces derniers sont dans le même déni du réel que les élites françaises des années 1930.
Dans mon crâne, il y a cette obsession : la famille politique de mon grand-père, Jean Jardin, directeur de cabinet de Pierre Laval (d’avril 1942 à octobre 1943), tous ces gens fondamentalement anti-français car hostiles à l’universalisme qui fait la grandeur de notre culture, ne doivent pas approcher du pouvoir.
Je veux faire ma part, gouverner en agissant sur le réel. Dans la lignée de ma famille maternelle. Le grand-père de ma mère, ami intime de Jean Jaurès, avait cédé toute la fortune familiale pour créer L’Humanité, il avait fondé les boulangeries sociales et les caisses mutualistes…
Depuis 1998, je repère les bonnes pratiques partout en France et je tente de bâtir des extensions nationales. Lire et faire lire, une idée née à Brest, ce sont aujourd’hui près de 20 000 bénévoles retraités, 650 000 enfants bénéficiaires. Si l’on sort les gens du désespoir, on les sauve des extrêmes.
Vous sillonnez en permanence la France, et vous en dressez un portrait assez noir…
Si la réalité était sue, le FN serait encore plus haut… Je vois le délabrement de pans entiers de la République. Les juges qui prononcent des peines jamais exécutées. L’Ile-de-France est un point de croissance au-dessus de la moyenne nationale. Mais 80 % du territoire est en récession depuis des années. C’est cela, l’explosion du FN. Des territoires entiers de pauvreté. Pas des îlots ! Neuf millions de personnes… J’ai cette sensation bizarre que le pays hésite entre renaissance et chaos. Je vois une inventivité locale prodigieuse et des pères de jeunes agriculteurs qui ont du mal à calmer leurs fils armés.
Vous défendez l’action plutôt que la loi, les citoyens agissant contre les élites politiques, les régions contre un Paris centralisateur… N’est-ce pas du populisme ?
Ce mot, « populisme », c’est la dernière ligne de défense des élites parisiennes qui, elles, font du populisme avec toutes leurs promesses non tenues… La vérité, c’est que le système est en train de disjoncter. Une caste administrativo-politique hors-sol confisque le pouvoir. Il faut mettre fin au jacobinisme, à ce pouvoir vertical, descendant et condescendant. Inefficace. Après trente ans de réformes de l’éducation nationale, 20 % d’une classe d’âge ne sait pas lire ! Si l’on ne parie pas sur les territoires, sur une classe politique locale très au-dessus du lot, on ne s’en sortira pas.
Il faut raisonner à partir du terrain, du réel, de ceux qui font déjà leur part. En finir avec l’approche administrative, normative, centralisatrice. Quel sens est-ce que cela a, par exemple, de définir la politique du logement ou de l’éducation à Paris ? Il faut parier sur les régions, leur confier l’effectivité des grandes politiques. Nous allons lancer un mouvement politique, une alliance entre les « Faizeux », qui ont des solutions concrètes, et les grands élus locaux, qui n’attendent plus rien du pouvoir central.
bleu_blanc_zebre
Vous semblez vous sentir personnellement responsable du sort de la France. Est-ce lié au passé de votre famille ?
Moi, le petit-fils de collabo, je ne laisserai pas le pays à l’extrême droite. Je ne permettrai pas le retour de l’indignité. Si le FN accédait au pouvoir, et que je n’aie rien fait, j’en aurais tellement honte ! Or les partis politiques qui prétendent s’opposer au FN le font monter par leur prodigieuse inefficacité. Pourquoi croire que le tragique est sorti de l’histoire ? Si le système est capable d’envoyer Hollande et Sarkozy à l’élection présidentielle, et il en est capable, alors on entre dans une zone de risque invraisemblable. L’Europe et la France partagent une maladie : le « hors-sol » de la classe dirigeante, déconnectée du réel, des citoyens, entravant les initiatives par un système normatif proliférant.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Débats Idées Points de vue, Politique, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.