Turquie : de la répression du coup d’Etat au changement de régime politique

LE MONDE | 29.07.2016
Depuis le putsch manqué, la Turquie vit dans un climat de coup d’Etat civil. Les jours de la Constitution en vigueur sont sans doute comptés et le président Recep Erdogan pourra exalter la grandeur ottomane au détriment de l’histoire républicaine
Par Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble
La tentative de coup d’Etat qu’a vécue la Turquie dans la nuit du 15 au 16 juillet a surpris, mais les événements qui ont suivi ont été, à certains égards, bien plus stupéfiants encore. Après les violences qui avaient marqué l’effondrement de l’intervention militaire, on s’attendait à ce que la répression des putschistes soit sévère. De fait, le maire d’Istanbul a déclaré qu’elle frapperait même ceux qui sont morts, en annonçant son intention de créer un « cimetière des traîtres », pour que le peuple puisse venir les y maudire à souhait. Pourtant rapidement l’écrasement de la sédition s’est mué en une purge sans précédent qui, après avoir affecté la justice, a parcouru comme une onde de choc toute l’administration turque et de nombreuses institutions majeures de l’Etat.
Il faut donc convenir qu’en moins d’une semaine, ce pays a brutalement basculé dans une nouvelle ère politique. Le coup d’Etat ayant obligé tout le monde à clamer haut et fort son attachement à l’ordre constitutionnel, un unanimisme malsain a saisi toute la société turque. L’Etat de droit et la démocratie semblent désormais menacés par un projet politique d’ensemble, dont la mise en œuvre s’est accélérée, au cours des derniers jours. Dans le climat de coup d’Etat civil qui prévaut actuellement, et qui voit Recep Tayyip Erdoğan inciter ses partisans à rester mobilisés dans les rues, on peut penser, en effet, que les jours de la Constitution turque actuelle (issue du coup d’Etat de 1980 et régulièrement dénoncée comme « putschiste ») sont comptés. L’unanimité politique et sociétale ambiguë qui prévaut, et qui a conduit l’AKP à rendre un hommage appuyé au loyalisme des partis d’opposition, risque en effet de favoriser l’établissement de nouvelles alliances, propres à lever les obstacles juridiques, qui empêchent encore l’élaboration d’une nouvelle Constitution.
Tout le monde clame haut et fort son attachement à l’ordre constitutionnel, un unanimisme malsain a saisi toute la société turque
Le pouvoir judiciaire plusieurs fois réformé au cours des dernières années aborde mal, quant à lui, les changements en perspective. Les récentes purges ont notamment frappé deux juges de la cour constitutionnelle et plusieurs dizaines de magistrats du Conseil d’Etat et de la Cour de cassation. Quant aux médias, il y a peu chances qu’ils puissent jouer le rôle d’un 4pouvoir. On est étonné, ces derniers jours, de la docilité de la presse d’opposition. Il ne faut pas oublier que le paysage médiatique turc a récemment été chamboulé, sous l’effet des intimidations de journalistes et de la reprise en main des médias ayant appartenu au mouvement Gülen.
Une laïcité d’Etat « à la turque »
Sur le plan sociétal, la religion dominante sunnite hanafite, revenue en force dans l’espace public depuis la prise de pouvoir de l’AKP, risque d’être fréquemment conviée à soutenir les entreprises du pouvoir. La direction des affaires religieuses (Diyanet), qui n’était jusqu’à un passé récent qu’une instance purement bureaucratique chargée d’administrer l’islam turc, a pris une dimension spirituelle de plus en plus affirmée, s’exprimant sur des sujets de société, et délivrant régulièrement des fatwas. Cette tendance devrait s’amplifier dans les prochaines années, car c’est bien le sunnisme turc qui a également triomphé dans la nuit du putsch, les rassemblements des partisans de l’AKP s’étant souvent déroulés aux cris d’« Allahou akbar ! » et ayant parfois défié des quartiers alévis, la principale identité religieuse distincte en Turquie (20 % à 25 % de la population).
On comprend ainsi que certains s’inquiètent du devenir du principe de laïcité, inscrit de façon intangible dans l’ordre constitutionnel turc, mais récemment mis en cause expressément par le président du parlement ou par la tenue d’une prière au cours du dernier ramadan, à l’intérieur même de la basilique de Sainte-Sophie, transformée en musée par Atatürk depuis 1934. Certes, Recep Tayyip Erdoğan a fait connaître à plusieurs reprises son attachement à une laïcité d’Etat « à la turque » qu’il pourrait être tenté de maintenir formellement, pour ne pas s’aliéner définitivement le soutien de l’opposition.
ammer_2015-11-04-7392  Chauvinisme ottoman
La Turquie de Recep Tayyip Erdoğan sera enfin résolument nationaliste, mais pour exalter la grandeur ottomane au détriment de l’histoire républicaine. La célébration fastueuse de l’anniversaire de la prise de Constantinople, au cours des deux dernières années, donne un avant-goût des objectifs assignés à ce chauvinisme ottoman en termes de propagande et de mobilisation des foules. Cette stimulation de la puissance pourrait se traduire de façon plus concrète par une transformation profonde de l’armée, épurée après l’échec du putsch et peu à peu vidée de ses cadres kémalistes vieillissants.
Soutenue par une production nationale d’armement en plein développement, cette armée nouvelle servira sans doute les ambitions de rayonnement du régime sur la scène régionale et internationale, mais elle devrait rester désormais à l’écart des affaires publiques. Dans leur rôle de maintien de l’ordre intérieur, les militaires risquent fort en effet d’être désormais relayée par la police, de longue date soumise au pouvoir politique dans ce pays, et à plusieurs reprises épurée de ses éléments gülenistes.
L’exaltation de la puissance se traduira aussi par la poursuite des grands travaux du régime (3e pont, 3e aéroport, autoroutes, lignes de TGV, tunnels sous le Bosphore et la Corne d’Or, opérations de réaménagement urbain), qui ont transformé le paysage de la Turquie contemporaine et que les manifestations de Gezi en 2013 ne sont pas parvenues à entraver. Ils sont à bien des égards non seulement la fierté du président, mais aussi celle des nouvelles classes moyennes urbaines qui ont porté l’AKP au pouvoir et l’y ont maintenu par la suite dans un pays où existent désormais une trentaine d’agglomérations de plus de 750 000 habitants.
Jean Marcou,

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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