Europe/Turquie – Ankara menace de rompre l’accord sur les migrants

Le Temps 03/08/2016
Déçus par l’attitude de l’UE après la tentative de putsch, les dirigeants turcs lèvent le ton pour que leurs citoyens soient exemptés de visas Schengen. Bonus: vu de Bruxelles, l’accord n’est pas rompu
Entre indifférence agacée et menaces à peine voilées: ainsi réagissent les dirigeants turcs aux inquiétudes et mises en garde des responsables européens depuis la tentative de putsch du 15 juillet et les purges massives qui bouleversent, ces derniers jours, l’appareil d’Etat turc.
Priés de garder leurs critiques et de «se mêler de leurs affaires» – dixit le président Recep Tayyip Erdogan – les partenaires d’Ankara ont de bonnes raisons de s’inquiéter pour le sort de l’accord signé le 18 mars à Bruxelles, censé garantir une gestion commune de la crise migratoire.
Cet accord, en vertu duquel la Turquie s’est engagée à tarir les départs clandestins vers l’Europe, prévoyait l’exemption de visas pour les citoyens turcs dans l’espace Schengen «au plus tard à la fin du mois de juin 2016». Les Turcs en sont toujours privés, l’Union européenne (UE) estimant que leur pays ne remplit pas tous les critères. Ankara refuse notamment d’assouplir sa législation antiterroriste. Non seulement cette demande n’a aucune chance d’être satisfaite – la Turquie considère comme une organisation terroriste le mouvement de l’imam Fethullah Gülen, instigateur présumé de la tentative de putsch – mais c’est aussi le moment que choisit Ankara pour accentuer ses pressions sur les Européens. «Si la libéralisation des visas n’intervient pas, nous serons contraints de mettre de côté l’accord de réadmission et l’accord du 18 mars», a affirmé Mevlüt Çavuşoğlu, le ministre turc des Affaires étrangères, dans un entretien accordé le week-end dernier à la «Frankfurter Allgemeine Zeitung». La levée des visas «peut avoir lieu début ou mi-octobre – mais nous attendons une date ferme», a insisté le ministre.
La tentative de coup d’Etat n’a donc rien fait pour arranger les relations déjà tendues entre Bruxelles et Ankara. Au contraire: de part et d’autre, elle ajoute des rancœurs à l’incompréhension, des reproches aux désillusions. «Nous constatons avec stupeur qu’aucun de nos alliés et amis ne nous a encore rendu visite», se plaignait Ömer Çelik, ministre des Affaires européennes, une semaine après le coup d’Etat manqué. Plus de deux semaines ont passé et le ministre attend toujours. «La confiance n’a jamais été le maître mot des relations entre la Turquie et l’UE, mais là on peut parler d’une crise de confiance, estime Serhat Güvenç, professeur de relations internationales à l’Université Kadir Has. Vue de Turquie, l’UE est de moins en moins attractive. Elle a perdu ses leviers d’action, elle n’a plus la capacité d’influer sur les événements. Ankara est beaucoup plus intéressé par ce que disent les Etats-Unis et la Russie.»
Interrogé par la chaîne italienne RAI News 24 sur les propos de son ministre des Affaires étrangères, Recep Tayyip Erdogan n’a pas tergiversé: «Il [Mevlüt Çavuşoğlu] a raison. La libéralisation des visas était la condition de l’accord de réadmission. Sans libéralisation des visas, c’en sera fini de la réadmission», a tranché le président turc dans un entretien diffusé mardi. Cet accord global de réadmission prévoyait qu’Ankara reprenne tous les migrants passés par son territoire qui ne rempliraient pas «les conditions d’entrée, de présence ou de séjour» dans un Etat membre de l’UE. Sa mise en œuvre, programmée en juin, avait déjà été repoussée à cause des retards dans la suppression des visas.
La Turquie, en revanche, accepte depuis début avril le retour des migrants arrivés sur les îles grecques (468 personnes à ce jour). Dans son intervention à la télévision italienne, Recep Tayyip Erdogan n’a pas précisé si ses menaces concernaient uniquement l’accord global de réadmission UE-Turquie ou, comme le suggérait le ministre Çavuşoğlu, si elles s’appliquaient aussi à l’accord pour les îles grecques. Ce dernier est au centre de la formule du «un pour un» négociée à Bruxelles (un Syrien réinstallé dans l’UE contre un Syrien repris par la Turquie depuis les îles grecques.)
«La crise migratoire a mis Ankara en position de force, constate le chercheur Serhat Güvenç. Mais cela est provisoire. En fait, on a l’impression que les deux parties sont fatiguées l’une de l’autre, au point de se faire des promesses qu’elles savent très bien ne pas pouvoir tenir.» Et de nuancer aussitôt: «La Turquie va-t-elle envoyer en Europe les migrants qu’elle a accueillis, alors que des bateaux de l’Otan naviguent en mer Egée? Bien sûr que non. Mais la crise de confiance s’est aggravée, et la tentative de putsch l’a exposée en pleine lumière.»
Pour l’UE, l’accord avec la Turquie n’est pas rompu

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