Quand les médias deviennent fous

3841418655821TéléObs – 08/08/2016 – Jean-Claude Guillebaud /Reporter/Journaliste
Peur-médiasSaynète révélatrice : le 20 juillet dernier, à l’émission « C dans l’air », sur France 5, Gérard Chaliand mit brusquement les pieds dans le plat au sujet du terrorisme. Âgé de 82 ans, cela fait soixante bonnes années que notre confrère Chaliand étudie, sur le terrain, les guérillas de l’ancien tiers-monde, et le terrorisme qui – parfois – les accompagne. Disons que, sur le sujet, il en savait dix fois plus tous les invités réunis. Les pieds dans le plat ? Il demanda brusquement à la cantonade si l’on se rendait bien compte du rôle insensé que jouent les médias dans cette affaire. Pour le dire d’une autre façon, il évoqua l’espèce de crétinisme inconscient qui fait des médias – talonnés par les réseaux sociaux -les complices objectifs du terrorisme. Pour ne pas dire pire. Axel de Tarlé animait ce jour-là l’émission. Il balaya courtoisement la question de Chaliand ( « 0ui, bien sûr, on sait que les médias offrent une caisse de résonance » ), avant d’en revenir très vite aux parlottes convenues sur l’état d’urgence. Manifestement, il n’avait pas vu passer la balle. Et quelle balle ! Tarlé n’avait pas réalisé que Chaliand désignait la dérive redoutable de nos démocraties, celle qui amène à exécuter bêtement la « feuille de route des terroristes ». En gamins obéissants… Comme par un fait exprès, le surlendemain, sur France Inter, l’excellent sociologue Michel Wieviorka entreprit lui aussi de minimiser le rôle mortifère des médias et leur fonction inconsciente d’idiots utiles du terrorisme. On avait envie de se pincer. Quoi ? Même lui ?
Si je reviens une fois encore sur cette dérive médiatique, que j’ai déjà abordée plus de dix fois dans cette chronique, c’est sur un ton plus inquiet. Cette fois, je ne dénonce pas seulement les dérapages les plus grossiers (j’allais écrire « rustiques »), qui réveillent de temps en temps les commentateurs. Parmi ces dérapages rustiques, nous citerons les tueries de Nice, et l’irresponsabilité bêtasse de l’équipe de France 2, intoxiquée par l’obsession du scoop, au point de perdre les pédales. Penché vers un homme, hagard, dévasté, assis sur la promenade des Anglais juste à côté des corps de sa femme et de son fils recouverts d’un drap, le journaliste l’interrogeait pour un « micro-trottoir » ignominieux. Dès le lendemain, la direction de l’information de France Télévisions présenta ses excuses aux téléspectateurs, en désavouant le directeur-adjoint des services politiques de France 2. C’était la moindre des choses. Ces dérapages caricaturaux existent, certes, et doivent être stigmatisés sans complaisance. Mais la  « folie médiatique » dénoncée par Chaliand embrasse une réalité beaucoup plus vaste, multiforme, sociétale. Il faut prendre le temps d’en examiner posément les dimensions. Désignons quelques pistes. Il y a d’abord le « trop ». Après chaque attentat, les médias ont l’habitude de le monter en épingle, en continu, pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures, voire davantage.
le_bienheureux_qui_n'avait_pas_la%20téléA toute heure, sur toutes les chaînes et les stations, on répercute à n’en plus finir les échos du carnage. On ajoute un détail, puis un autre. On fait réagir les « people » ou les quidams. Bref, on organise autour de l’attentat un tintamarre assourdissant. Sans réaliser que c’était précisément le but recherché par les tueurs. Oh, bien sûr, il faut toujours donner l’information, et la plus complète et précise possible. Mais sans singer ces racoleurs de spectacle qui invitaient jadis le passant à entrer sous le chapiteau. Entrez ! Entrez ! Mesdames Messieurs, il y a des choses à voir ! Le pire reste le soin particulier avec lequel on fait le portrait du tueur, au risque de susciter des vocations au meurtre, et d’amorcer une sanglante épidémie mimétique. On joue là sur la fascination pour le crime, syndrome connu, dont l’expert psychiatre Daniel Zagury a retrouvé trace dans l’étrange starification des tueurs en série, façon Guy Georges ou Michel Fourniret. Une starification dont Hollywood a d’ailleurs fait son profit. Zagury, qui s’intéresse aujourd’hui aux terroristes, leur applique le même diagnostic : « On a tendance à héroïser négativement ces tueurs. [… ] On les conforte alors dans leur fantasme de toute-puissance. » Ce sont donc ces terroristes – qu’ils soient ou non kamikazes – que l’on mythifie aujourd’hui comme « par accident ». Oui, c’est fou ! Comme est folle la surenchère sécuritaire dans laquelle se jettent à corps – et âme – perdus les ténors politiques que les médias obsèdent. Au fait : les médias et les ténors politiques allemands en ont-ils fait autant ces dernières semaines. Pas sûr.

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