Recordmen, une espèce en voie de disparition

Charlie Hebdo – 10/08/2016 – Antonio Fischetti –
Les Jeux olympiques perdront bientôt de leur intérêt. Il devient de plus en plus difficile de battre des records, car les limites physiologiques sont atteintes pour beaucoup de disciplines.
La devise olympique : « plus vite, plus haut, plus fort », n’aura bientôt plus raisons d’être. L’intérêt des compétitions sportives, c’est quand même de battre des records. Or les performances n’augmenteront pas indéfiniment. Imagine-t-on un être humain capable de courir 100 mètres en deux secondes, sauter 30 mètres en longueur ou lancer un javelot à 2 kilomètres ? Même si les sportifs disposent de potions magiques dépassant largement celle d’Astérix, impossible. Il est plus réaliste d’admettre l’existence de limites indépassables, imposées par la physiologie humaine. On peut continuer de s’en approcher, mais de plus en plus lentement et difficilement. C’est ce que confirme Jean-François Toussaint, directeur de l’Institut de recherches médicales et d’épidémiologie du sport (Irmes), après avoir étudié l’évolution des records depuis le début des Jeux olympiques modernes, en 1896 : « La vitesse de progression des records est de plus en plus faible, et le temps entre deux records, de plus en plus long.  » Une quarantaine de records ont été battus aux JO de Pékin en 2008, deux fois moins aux JO de Londres en 2012… Et combien à Rio cette année ?
gold_bolt1Pour Jean-François Toussaint, « les limites ont été atteintes de façon très claire dans deux tiers des disciplines d’athlétisme. C’est le cas du 400 féminin et du 100 mètres féminin. Si on regarde les dix meilleurs représentants de certaines disciplines, on constate qu’ils font de moins en moins bien : par exemple, en saut à la perche ou en lancer de poids« . Ne plus progresser, c’est compréhensible, mais pourquoi régresser ? Peut-être parce que les disciplines où les records sont de plus en plus difficiles à battre tentent de moins en moins les sportifs, et, du coup, les performances régressent. Bref, un cercle vicieux.
Inventer de nouveaux sports
Le XXème siècle aura été le siècle des records, le XXIème sera celui de la stagnation. « Tous les ans, on a deux épreuves qui arrêtent de progresser. On estime qu’en athlétisme ou natation par exemple, les records mondiaux ont atteint 99 % de leurs limites et que, d’ici à vingt ans, 50 % des disciplines ne vont plus progresser. »
S’il n’y a plus de records à battre, de nombreux sports perdront leur intérêt. On gagnera un peu de temps en mesurant les performances de façon de plus en plus précise – les longueurs de sauts an centièmes de millimètre et les durées de courses en nanosecondes -, mais pour continuer à « pulvériser » les records, il faudra inventer d’autres moyens. Par exemple, tolérer des adjuvants technologiques ? En natation, à la fin des années 2000, les combinaisons en polyuréthanne ont permis d’augmenter les vitesses; mais la Fédération internationale de natation les a interdites en 2010, et les performances sont aussitôt retombées à leur niveau initial. 
yumileidi-cumba_wl5Si on tient vraiment à battre des records, on peur aussi inventer de nouveaux sports. Si les courses classiques ont atteint leurs limites, pourquoi ne pas imaginer des courses à cloche-pied, à quatre pattes ou à reculons ? cela ferait sourire aujourd’hui, mais à bien regarder, ce n’est pas plus ridicule que certains autres sports. Cependant, cela ne résoudrait rien pour Jean-François Toussaint: « Même avec un nouveau sport, on atteindrait en quelques années les limites physiologiques. On l’a vu lorsque la perche féminine est devenue une discipline olympique, il n’a pas fallu dix ans pour atteindre la limite. »
Pour battre des records, reste le bon vieux dopage. Mais lui aussi a ses limites. Aujourd’hui, la seule vraie révolution sportive serait d’agir sur le génome humain. En analysant celui des champions, on a pu identifier certains gènes associés aux performances extrêmes. De la même façon qu’on utilise les thérapies géniques pour soigner les myopathes, on pourrait modifier les gènes des sportifs pour accroître leurs performances. Par exemple, en insérant des gènes de guépard dans un coureur à pied, de dauphin dans un nageur ou de grenouille dans un sauteur à la perche… Ce genre de « dopage génétique » n’est encore que fiction, mais il fait déjà fantasmer pas mal de gens. Le jour viendra où il faudra choisir entre deux solutions : soit admettre que le transhumanisme est le seul avenir de l’olympisme, soit renoncer définitivement à la devise : plus vite, plus haut, plus fort ». 
Plus vite, plus haut, plus fort, plus dopé
15151607On ne va pas tomber dans la caricature consistant à dire que les champions sont tous dopés. Non. Mais quand même… Il est aujourd’hui établi que bon nombre de records sont dus au dopage. Au premier plan, les 249 établis par l’Europe de l’Est pendant la guerre froide, mais pas seulement. Les JO de Séoul en 1988 sont, pour Jean-François Toussaint, « un florilège de performances atypiques, comme le record du 100 m féminin à 10,49 s, pour lequel il y a une forte probabilité de dopage » Même si les contrôles sont plus stricts aujourd’hui, « on ne peut pas dire qu’il y a moins de dopage qu’avant mais il prend des formes différentes : surtout les amphétamines dans les années 1950 et 1960,  les stéroïdes et les hormones dans les années 1970 et 1980 et l’EPO dans les années 1990. Aujourd’hui les sportifs prennent un ensemble de produits à faibles doses, pour rester en dessous des seuils de détection« . Plus on s’approchera des limites physiologiques, plus les records seront difficiles à dépasser, et plus les dépassements seront suspects. En fait, la principale compétition, n’est pas celle des sportifs entre eux, mais celle des contrôles antidopage. Toujours plus haut, toujours plus vite, plus fort, disait Pierre de Coubertin, mais il n’avait pas précisé comment.

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