Récidive – « Monsieur  Sarkozy, la France ­a besoin d’union, pas de division »

Le Monde | 17.08.2016 Par Patrick Weil (Historien et politologue, directeur de recherche au CNRS)
C’est l’ultime outrage de cette fin d’été : Nicolas Sarkozy s’attaque au droit du sol et veut déstabiliser toute une jeunesse de France.

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Après les attentats de Nice et de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), y a-t-il un responsable politique dont la parole et la réaction ont pu nous rendre fiers et reconnaissants ? Comparativement, de nombreux Américains ont pu l’être du président Barack Obama, quand, après les attentats d’Orlando et de Dallas, il a parlé en leur nom et trouvé les mots justes. L’exemple est parfois venu des autorités religieuses, mais la ­république laïque n’a pas trouvé sa voix.
Mais voilà que, à l’approche de l’automne, celle de M. Sarkozy s’est remise à tonner, avec la même cible qu’en ce début d’année. Après les attentats de novembre, en effet, et pendant plus de quatre mois, ce dernier s’était mobilisé sans relâche, aux côtés de MM. Hollande et Valls, pour inscrire la déchéance de nationalité dans la Constitution. Une proposition insensée, quand on y repense aujourd’hui, heureusement rejetée par une majorité de parlementaires de gauche comme de droite. Quelle honte collective n’aurions-nous pas ressentie, vis-à-vis des victimes de Nice et de Saint-Etienne et de leurs familles, si nous avions dû nous dire que la seule réponse politique collective apportée après les ­attentats de novembre avait été cette ­déchéance, qui n’avait dissuadé aucun des meurtriers et avait divisé la nation.
Une proposition kafkaïenne
  1. Sarkozy récidive, et s’attaque maintenant au statut des enfants nés en France de parents étrangers. Aujourd’hui,…
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Une proposition kafkaïenne
  1. Sarkozy récidive, et s’attaque maintenant au statut des enfants nés en France de parents étrangers. Aujourd’hui, ils deviennent français non pas à leur ­naissance, mais plusieurs années plus tard, entre 13 ans et 18 ans. M. Sarkozy veut d’abord empêcher de devenir français ceux de ces jeunes qui auraient été condamnés. Surtout, il veut qu’au ­moment d’acquérir la nationalité française, tous les jeunes apportent la preuve de la régularité du séjour de leurs parents à la date de leur naissance, soit entre treize et dix-huit ans auparavant.
Ce régime va surtout plonger des centaines de milliers de jeunes attachés à la France dans l’anxiété
Le droit français est déjà l’un des plus restreints : aux Etats-Unis comme au Canada, la naissance sur le sol vaut acquisition immédiate de la nationalité, indépendamment de la situation de séjour des parents. Au Royaume-Uni comme en Allemagne, la régularité du séjour des parents permet l’attribution de la nationalité dès la naissance. Si les parents ne sont pas réguliers, l’enfant attend l’âge de 10 ans, et devient alors automatiquement britannique ; il faut huit ans de scolarité pour devenir allemand.
Aujourd’hui, en France, sauf si l’un des parents est déjà né sur notre sol, on n’est pas français à la naissance si ses deux parents sont étrangers : on attend que le séjour et surtout que l’éducation en France aient produit leurs effets. La République s’intéresse au jeune qui fait partie de l’avenir de la France et pas à ses parents. La proposition de M. Sarkozy signifie concrètement que l’on demande, à l’approche de leur majorité, à tous les jeunes nés en France de parents étrangers de prouver devant un juge que treize, seize ou dix-huit ans auparavant, chacun de leurs deux parents était en ­situation régulière.
Parfois, les parents auront divorcé, l’un des parents sera décédé, reparti à l’étranger ou aura disparu. Le plus souvent, ces ­parents n’auront plus leurs documents de séjour tout simplement parce que la préfecture les aura récupérés lors des précédents renouvellements. Imaginons-nous : nous – déjà Français – devoir demander à chacun de nos deux parents de nous fournir leurs papiers d’identité, non pas ceux d’aujourd’hui, mais ceux d’il y a quinze ou vingt ans, faute de quoi nous perdrions nos droits ?
Ce régime que M. Sarkozy propose pour les enfants nés en France de parents étrangers est inhumain, kafkaïen et inutile. Il n’a bien sûr aucun précédent dans l’histoire de France ni aucun équivalent en Europe ou dans le reste du monde libre. Il n’aura bien sûr aucun impact contre le terrorisme. Il va surtout plonger des centaines de milliers de jeunes attachés à la France dans l’anxiété et le sentiment d’être rejetés, suspectés. Il va nous diviser dangereusement, quand nous avons tant besoin d’être unis.
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Cette proposition de M. Sarkozy sera – espérons-le – défaite. Mais, encore une fois, quelle énergie gâchée, quel temps perdu à devoir combattre les propositions les plus absurdes, ici les plus pernicieuses, de nos dirigeants politiques quand nous devrions consacrer ce temps et cette énergie à nous unir et à nous projeter dans un avenir commun.
Un besoin d’unité
Sans parler de la réforme de notre appareil de sécurité, l’unité des citoyens français, c’est la réponse primordiale aux ­attentats terroristes, celle qui nous rendra invincible. Or, elle est à portée de main ou plutôt de mots et d’actes simples. Nous sommes les héritiers d’une histoire commune : celle d’une France européenne, mais aussi d’au-delà de l’Europe, qui nous fait si divers. Ce qui nous distingue est bien moins important que ce qui nous rassemble, des valeurs partagées, celle de l’égalité qui nous guide dans les progrès que chaque génération a apportés contre les discriminations et les injustices, la langue et la culture, enfin la laïcité, modèle d’avenir, car amie et protectrice de la liberté absolue de conscience, à la fois la liberté de religion et liberté à l’égard de toute religion. Ce partage d’une histoire et de ­valeurs communes, il affleure chaque jour, depuis les attentats, dans les innombrables signes et expériences de fraternité citoyenne. Mais il a besoin des mots du politique pour le dynamiser et non pour le dynamiter.
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Alors, bien sûr, à l’approche des élections de l’an prochain, présidentielle et législatives, la tentation va être grande de se diviser. Sur les politiques publiques, l’éducation, l‘économie, mais aussi les moyens et la stratégie de notre sécurité, la compétition est légitime. Pas sur les fondements du droit républicain quand il touche aux droits fondamentaux.
A ceux qui veulent porter là la division, sans raison, en pensant nous séduire, nous devrions tous dire, que l’on soit de droite ou de gauche : désolés, sur ce terrain, on ne vous suit pas, monsieur le politicien, avec cela on ne joue pas, vous êtes disqualifié !
Patrick Weil (Historien et politologue, directeur de recherche au CNRS)
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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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