Ces monnaies alternatives qui nous rendent meilleurs

Charlie Hebdo – 10/08/2016 – Jacques Littauer –
Le problème avec la monnaie, c’est qu’on peut faire n’importe quoi avec : elle est « fongible », son utilisation est illimitée, universelle, toute puissante… Mais elle peut aussi disparaître, comme lorsque les banques font faillite, comme ce fut le cas aux États-Unis dans les années 1930 au cours de la Grande Dépression. C’est dans ce contexte que naquirent les premières monnaies alternatives, acceptées seulement localement et qui permirent aux échanges de se maintenir. Les monnaies dites « complémentaires » connurent une seconde jeunesse dans les années 1980, d’abord en Amérique du Nord puis en Europe. Selon leur manifeste, elles ont quatre objectifs : « Renforcer le lien social,; favoriser prioritairement la consommation locale; favoriser la responsabilité entrepreneuriale; refuser la spéculation. »
Concrètement, pour participer au système, il faut échanger ses euros contre de la monnaie locale (les « gonettes » à Lyon, la « roue » en Provence…). Ensuite, on peut utiliser sa monnaie auprès des commerçants participants, qui doivent respecter des règles de production locale, des procédés soucieux de l’environnement, des normes sociales… La monnaie ne retourne pas dans le système bancaire, qui la reverserait sans cela dans le grand bain de la mondialisation financière. Ou alors, il faut monter des partenariats avec des institutions solidaires, comme au Pays basque, ou la monnaie locale, l' »eusko », s’est alliée avec Herrikoa, une société de capital-risque solidaire qui abonde d’un euro un fonds d’investissement pour chaque euro converti en « euskos ».
monnaie-alternativeLes monnaies locales doivent néanmoins faire face à de nombreux obstacles. Il y a d’abord les difficultés légales, le législateur surveillant de près ces activités de « faux-monnayeurs » et soupçonnant les monnaies alternatives d’être des instruments pour échapper à l’impôt, ou encore de susciter une inflation par leur émission non contrôlée.En réalité, aucun de ces risques n’existe, tant les systèmes sont petits, contrôlés et intégrés à l’économie traditionnelle. Mais à cela s’ajoutent les difficultés des usagers qui ne comprennent pas forcement bien leur mode de fonctionnement, qui manquent de points de contact, ou qui pensent que ces monnaies sont illégales. Vient enfin la lourde gestion de ces dispositifs, qui rend leur fonctionnement sur la base du bénévolat impossible et qui exige le soutien d’institutions, comme les collectivités locales.
monnaies_locales_franceC’est d’ailleurs vers ces dernières que tous les regards se tournent : celle-ci peuvent en effet accepter les monnaies locales en règlement des services publics locaux : piscines théâtres, spectacles ou transports en commun. par ailleurs, si les collectivités locales ne peuvent pas régler leurs marchés publics dans ces monnaies, elles peuvent en revanche d’ores et déjà verser les aides sociales, ou une partie des indemnités des élus, en monnaies locales. Enfin, il serait souhaitable que les collectivités locales acceptent le versement par les contribuables de l’impôt local en monnaie locale. C’est certes interdit par la loi en France, mais cela est accepté au Royaume-Uni, où Bristol accepte le « Bristol Pound » en règlement des impôts locaux, et où le maire reçoit la totalité de ses indemnités en monnaie locale.
S’il y a bien un domaine où les monnaies locales peuvent être efficaces, c’est la protection de l’environnement. ainsi à Tokyo, une carte à points a été mise en place, elle incite les habitants de la ville à investir dans l’isolation thermique de leur logement, en contrepartie de « points » utilisés pour acheter des produits durables ou d’autres services de rénovation. Dans ce cas comme dans les autres, on voit que la logique est la même : restreindre les marges de manœuvre infinies que nous offre la monnaie officielle, l’euro, pour nous mettre entre les mains des monnaies qui, parce que limitées, sont capables de nous conduire à faire les bons choix, pour la planète, pour la vie locale, pour nous-mêmes. 

mlc

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Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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