Jean-Claude Guillebaud : L’insignifiance du « People »

L’Obs – 22/08/2016 – Jean-Claude Guillebaud –
L'insignifiance du "People"Kim Kardashian (SIPANY/SIPA)
Guillaume Erner a publié, en février dernier, un ouvrage qui illustre la récente fascination de notre société pour la « célébrité », surtout quand elle ne correspond à rien.
Revenons, parce que c’est le moment, sur un petit livre de Guillaume Erner publié en février dernier (1). Erner, qui est aussi sociologue, s’y interroge sur notre fascination pour la « célébrité », y compris quand elle ne correspond à aucun mérite, aucune œuvre, qu’elle soit artistique, intellectuelle, industrielle ou politique. Pourquoi préférons-nous désormais une notoriété inconsistante à n’importe quel mérite véritable ? Disons qu’on sera plus fortement hypnotisé par Nabilla – cette noix creuse devenue célèbre – que par le talent d’un immense écrivain trop ignoré des foules.
J’emploie à dessein le mot « insignifiance ». Je songe à « la Montée de l’insignifiance », un livre prémonitoire du regretté Cornelius Castoriadis. Dans cette réflexion publiée au Seuil en 1996, « Casto » (comme nous appelions ledit philosophe) annonçait l’inéluctable triomphe du n’importe quoi sur la pensée, et du vide sur le plein. C’est l’idée que reprend aujourd’hui Erner quand il écrit : « Manger des sauterelles, évoquer sa frigidité ou son micro-pénis, ou tout simplement rester en garde à vue dans un studio de télévision pendant 30 jours, tout est bon pour devenir un “people”. »
Guillaume Erner
Cette berlue partagée, voire ce crétinisme collectif, posent en effet question au sociologue. Qu’est-ce qui nous a rendus aussi sots ? On peut être célèbre aujourd’hui pour la seule raison qu’on est célèbre. Le phénomène s’autoalimente comme un vertige. Erner cite l’exemple de Kim Kardashian, cette Californienne qu’on présente sur Wikipédia comme une « personnalité médiatique » . Elle est célèbre, en somme, parce qu’elle est célèbre. La circularité est burlesque, mais elle aura quand même fait de la dame, en 2015, la « personnalité de télé-réalité » (sic) la mieux payée des Etats-Unis.
Du coup, en Amérique comme en Europe et ailleurs, des millions de jeunes gens ou jeunes filles rêvent d’être « célèbres » quand leurs aînés voulaient être talentueux, puissants ou reconnus pour de vrais mérites. Sur cette idée futile, des magazines prospèrent, des émissions font de l’audience. Aux Etats-Unis, les celebrity studies sont même très à la mode et des universitaires consacrent des thèses savantes à Lady Gaga ou Paris Hilton. L’auteur rappelle d’ailleurs qu’au tout début, le mot « people » désignait une simple rubrique du magazine « Life ».
En 1978, devenu un hebdomadaire à part entière, « People » vit ses ventes s’envoler. Le substantif se répandit dans le monde entier. Aujourd’hui, la  « célébrité » de Karl Lagerfeld fait davantage rêver que celle de Michel Serres, et Cyril Hanouna est vu (surtout par lui-même ! ) comme un empereur des médias. Les politiques, gagnés par le même ensorcellement, sacrifient volontiers au rituel « people », fût-il bas de gamme. Résultat : une « pipolisation » consternante de la vie politique.
Ce n’est pas tout. La logique « people » ne se limite pas aux amuseurs plus ou moins alphabétisés de la société du spectacle. Elle touche au tragique, pour ne pas dire à l’horreur, quand ceux qui l’incarnent sont des terroristes kamikazes, prêts à tuer et à mourir pour être « célébrés ». Désireux d’expliquer cette dérive planétaire, Erner brasse quantité de facteurs explicatifs : internet, mondialisation, apparition du capitalisme immatériel, prévalence du narcissisme et de l’immédiateté, anomie sociétale, etc.
C’est à cet endroit, hélas, que son analyse déçoit un peu. Après avoir stigmatisé pareille défaite de l’intelligence, il s’arrête en chemin, en nous invitant à l’indulgence pour ces « people » qui, tout de même, « sont élus par des gens » . Et puis la presse qui leur est consacrée ne joue-t-elle pas un rôle de lien social ? Les valeurs mises en avant, écrit-il, « sont peut-être idiotes et méchantes mais elles offrent au plus grand nombre la possibilité de refaire la société a minima » . Indulgence ? C’est une façon, en somme, de s’arrêter en route. Dommage ! Cela n’enlève rien à l’intérêt du livre. Il ouvre un chemin que d’autres prolongeront. Les pistes ne manquent pas.
Sur le terrain économique, par exemple, la logique « people » entraîne des effets que nul n’imaginait et que le récent scandale de Volkswagen – le truquage des logiciels informatiques -a mis en lumière. Dans l’industrie, on préfère parfois être « le premier » au niveau planétaire, c’est-à-dire au top de la célébrité, plutôt que le meilleur, qui ne serait qu’au top de la qualité. Une déconstruction de l’économie aussi radicale que celle de la politique. Face à l’injonction people, refusons la soumission !
(1) « La Souveraineté du people« , de Guillaume Erner (Gallimard).
Paru le 18 février 2016 Essai (broché) / Collection Le Débat / 21€ 1507-1Les premiers seront les derniers, prophétisaient les Évangiles. Concernant les people, ils ne se sont pas trompés. Beaucoup de derniers sont devenus les premiers ; ils s’appellent par exemple Kim Kardashian ou Justin Bieber. L’histoire contemporaine a transformé ces personnages insignifiants en idoles incontournables. Pour de nombreux jeunes, et de moins jeunes, le nom de Jean Baptiste Giacobini ou Nabila signifie quelque chose. D’autres considèrent, au contraire, que quelques basses oeuvres tiennent lieu d’oeuvres à ces deux-là. Leur triomphe peut nous faire rire ou pleurer, cela ne nous dispense pas de le comprendre. Pourquoi notre époque a-telle couronné l’insignifiance ? En l’espace d’un demi-siècle, tout se passe comme si la hiérarchie des valeurs s’était déplacée de Foucault (Michel) à Foucault (Jean-Pierre). La jeunesse d’hier défilait derrière Karl (Marx), celle d’aujourd’hui préfère Karl (Lagerfeld). La meilleure façon de comprendre une époque, est de se pencher sur ses obsessions. La nôtre est obsédée par la célébrité.
Chaque jour, dans des milliers d’émissions de télé-réalité, des individus de par le monde s’humilient dans des postures que les militants des droits de l’homme ne manqueraient pas de dénoncer si ces  » candidats  » à la honte n’étaient pas tous volontaires. Manger des sauterelles, évoquer sa frigidité ou son micro-pénis, ou tout simplement rester en garde à vue dans un studio de télévision pendant 30 jours, tout est bon pour devenir un  » people « . La société, autrement dit le peuple, a érigé le people en souverain. La célébrité a désormais son royaume partout dans notre monde. Le fait est suffisamment frappant pour mériter que l’on s’y arrête, quel que soit le mépris que l’on peut nourrir par ailleurs pour un sujet aussi futile. Tenter d’analyser ce phénomène pourrait même nous permettre de mieux vivre. Car, la meilleure façon de ne pas céder à la déploration au sein d’une époque fascinée par des people est de chercher à comprendre ce que l’on désapprouve. Comment expliquer la mutation de la célébrité en valeur suprême ? La question constitue un vrai défi pour le sociologue.

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