Biodiversité – Au Mozambique, la renaissance de Gorongosa

Le Monde 31/08/2016

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Joyau de biodiversité, cette réserve, détruite par la guerre civile, revit grâce à un millionnaire américain

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A l’endroit même où se termine le Grand Rift africain, Gorongosa est un paradis oublié, qui renaît doucement de ses cendres.
Situé au cœur du Mozambique, le parc a payé un lourd tribut à la guerre civile (1976-1992) qui a laissé ce pays d’Afrique australe exsangue. Plus de 90  % des grands mammifères ont été décimés. Mais alors que des différends politiques non réglés font ressurgir le conflit aux abords du parc, le pari de sa restauration est en passe d’être remporté.

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L’homme-clé de ce chantier titanesque est un millionnaire américain. Greg Carr a fait sa fortune dans les messageries vocales et, aux balbutiements d’Internet, avec le fournisseur d’accès Prodigy. La quarantaine approchant, il revend ses activités pour se consacrer à la philanthropie, juste avant le changement de millénaire. A Harvard, où un centre de recherche sur les droits de l’homme porte son nom, il rencontre le président mozambicain d’alors, Joaquim Chissano, le premier à être démocratiquement élu.
Il se prend de passion pour le Mozambique, étudie les différents défis qui se posent à l’un des dix Etats les plus pauvres au monde.  » Des pays voisins, comme le Kenya, la Tanzanie, avaient quelque chose que le Mozambique n’avait pas : une industrie touristique, explique-t-il. Or, dans les années 1960, le parc était un moteur économique pour la région centre. Je me suis dit : et si nous pouvions revenir à cette situation ? « 
Le défi du braconnage
En  2006, il s’engage, et signe plus tard un accord de cogestion entre sa fondation et le gouvernement mozambicain pour vingt ans. Depuis, il met sur la table 3  millions de dollars (2,7  millions d’euros) tous les ans, pour restaurer la vie sauvage de Gorongosa et sa splendeur d’antan.
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La route ensablée qui s’enfonce dans le parc débouche sur un camp de base où les dégâts de la guerre ont laissé place à un hôtel aux huttes de charme. A proximité, la piste de l’aérodrome permet de temps à autre de faire décoller un ULM, qui sert à la surveillance aérienne des 4 000  km2 de superficie.

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Une zone à couvrir grande comme la moitié de la Corse. A l’ombre de l’unique hangar, un vieillard se tient bien droit. A 77 ans, Meneses Sousa est le plus ancien employé du parc, et travaille comme garde.  » C’était plein d’animaux ici, il y avait toutes les espèces, se souvient-il. Mais pendant la guerre civile, les gens les ont tués parce qu’ils avaient faim et qu’il ne pleuvait pas. L’armée n’avait pas de quoi manger. « 
mozan-elepLes éléphants – dont le nombre est passé de 2 500 en  1972 à moins de 200 lors du recensement de 2000 – étaient chassés pour l’ivoire et l’achat d’armes. Une fois la guerre terminée, en  1992, des chasseurs professionnels ont poursuivi le massacre encore quelques années. Les buffles, auparavant 14 000, ont payé le plus lourd tribut. Les zèbres et les lions étaient au bord de l’extinction. Les oiseaux, en revanche, ont été relativement épargnés.  » Heureusement, car lorsque l’écosystème est complètement détruit, le travail de restauration est impossible « , détaille Greg Carr.

A lion named Nginga plays during an early evening on the flood plain. (Photo by Katherine Jones/Idaho Statesman/TNS/Sipa USA)/sipausa.sipausa_14270675/*** World Rights *** US Newspapers Out ***/1410201836

Nginga, un lion du parc national Gorongosa (Mozambique) en pleine séance de jeu © SIPANY/SIPA
Le milliardaire, qui y passe six mois par an, a mobilisé des scientifiques de renom qui participent désormais à la réintroduction, progressive, des grands mammifères. Soit 431  animaux depuis 2006, essentiellement des buffles et des gnous, mais aussi une quinzaine de zèbres et six éléphants.

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En parallèle, certains spécialistes, comme le biologiste américain Edward O. Wilson, trouvent leur bonheur dans l’infiniment petit et la découverte d’espèces encore non répertoriées. Pour ce spécialiste des fourmis, Gorongosa est  » écologiquement, le parc le plus diversifié au monde « .
Les avis sont unanimes, le parc de Gorongosa a bel et bien retrouvé un second souffle.  » Le processus de réintroduction va bon train, les animaux se reproduisent, certains reviennent. Il y a déjà plus de crocodiles et d’antilopes africaines qu’avant la guerre « , se félicite depuis Maputo, la capitale, Bartolomeu Soto, le directeur de l’Agence mozambicaine des aires de conservation.

TO GO WITH AFP STORY EX GORONGOSA BY PIERRE DONADIEU Waterbucks run across floodplains on May 28, 2016 at the Gorongosa National Park in Gorongosa.  Passing through the aged faded gates into Gorongosa National Park, it's difficult to imagine you've just entered Mozambique's largest wildlife sanctuary. Bled dry by a long civil war that ravaged Mozambique from 1976 to 1992, the park has seen a remarkable turnaround in the last decade.  / AFP PHOTO / JOHN WESSELS

Le braconnage reste de loin le plus grand des défis. Le Mozambique a longtemps fermé les yeux sur les trafics d’ivoire et de corne de rhinocéros à grande échelle. Tous parcs confondus, ces cinq dernières années, la population d’éléphants a été divisée par deux dans le pays.

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Grâce à l’appui de Greg Carr, Gorongosa a des moyens de protection démultipliés par rapport aux autres parcs mozambicains.  » Pendant la guerre, nous n’avions que 40 rangers. Désormais ils sont 150, et nous utilisons des caméras, des GPS, la surveillance aérienne « , explique Pedro Muagura, un Mozambicain volubile, à la tête des équipes de protection.
gregPour Greg Carr, le projet de restauration va au-delà des arbres et des animaux. Son âme de businessman n’est jamais loin.  » Sur le long terme, l’idée est de créer de l’activité, des emplois. Au bout du compte, de faire du business, de créer un modèle de développement dont puissent s’inspirer les autres parcs d’Afrique « , avance-t-il. Misant sur le développement humain, il investit autant à l’intérieur du parc que dans la  » zone tampon « , où vivent 150 000  personnes. Le parc a mis en place des cliniques mobiles, il soutient une centaine d’écoles et finance des programmes agricoles.
Echauffourées
Quitte à parfois en faire trop ?  » Greg Carr a sa vision grandiose et ne laisse rien venir en travers, ce qui peut parfois froisser, côté mozambicain, ceux qui arrivent et veulent s’approprier le projet, confie un consultant spécialisé dans les parcs animaliers, sous couvert d’anonymat. Et en même temps, il met l’argent nécessaire. Et je ne vois pas comment on pourrait travailler autrement dans un tel endroit. « 
Ces derniers temps, Gorongosa résonne dans l’actualité mozambicaine pour une tout autre raison. La Renamo, l’ancienne guérilla devenue principal parti d’opposition, a repris les armes en  2013, et son leader, Afonso Dhlakama, se cache depuis octobre  2015 dans les montagnes qui jouxtent le parc. Depuis, l’armée masse ses troupes dans les environs. Pour l’instant, le parc a été préservé de toute incursion militaire. Mais sur le moyen terme, il pourrait être à nouveau menacé. Les échauffourées poussent les populations à fuir et à se réfugier à l’intérieur du parc. S’ensuivent braconnage et déforestation.
Greg Carr reste confiant.  » Tous nos projets communautaires se poursuivent. Pour l’instant, le seul véritable effet est sur le tourisme. «  De 1 000 visiteurs en  2005, le parc en a accueilli 7 000  en  2012, avant de revenir ces derniers mois aux chiffres prérestauration.
Les pourparlers de paix, relancés début août entre le gouvernement et les rebelles, peuvent-ils déboucher sur une solution durable ? L’équipe du parc y croit. Et lorsque les touristes reviendront par dizaines de milliers, Gorongosa ne sera plus un secret bien gardé.
Adrien Barbier

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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