Qui veut encore être prof ?

Charlie Hebdo – 07/09/2016 – Guillaume Erner –
La ministre Najat Vallaud-Belkacem veut chasser de l’école les Pokémon rares. Elle a tort, pour une fois qu’il y a quelque chose de rare dans l’école. Car, pour le reste, on a souvent l’impression que notre système scolaire, aux yeux des politiques, ne vaut rien. 
Lorsqu’on me parle du métier de prof en France, un seul nom me vient à l’esprit : celui de Kim Ki-hoon. Oui, il est coréen, et alors ? Vous connaissez peut-être son histoire, celle-ci se résume en un chiffre : 4 millions de dollars. Oui, c’est le prof qui vaut 4 millions de dollars et, à son propos, il y a un test amusant à faire dans l’Hexagone. Prenez le premier venu et évoquez l’histoire d’un prof qui gagne 4 millions de dollars. Immédiatement il vous dira : « Mais pourquoi ? » Maintenant, parlez d’un footballeur et dites qu’il gagne la même somme, et on vous répondra : « Mais pourquoi ?  Il est puni ? ».
La différence, c’est que la Corée du Sud a décidé d’investir de manière obsessionnelle dans l’éducation, proposant aux enfants des cours après école,avant l’école, la nuit aussi peut-être. Du coup, certains profs sont devenus des rock stars. En France aussi, mais c’est qu’ils ont abandonné le métier des enseignants. Il y a quelque temps, Alain Juppé, candidat à ce que vous savez, proposait d’augmenter les enseignants de 10%, mesure généreuse, pourtant nos camarades professeurs gagnent 30 % de moins que leurs homologues étrangers. 
fronton-ecoleL’argent n’est pas tout, il y a aussi l’amour, mais précisément, s’agissant d’un métier, l’amour se compte souvent en argent. Le faible salaire des profs français est très exactement proportionnel à la faible estime dans laquelle notre société tient cette profession. D’ailleurs, l’école étant gratuite, elle ne vaut rien. Dans de nombreux pays du monde, l’éducation est un enjeu majeur, depuis la Corée du sud jusqu’aux États-Unis. Aux USA, il s’agissait d’une profession méprisée. Jusqu’au Spoutnik. Lorsque les Russes l’ont lancé, les Américains, malgré leurs pulsions anti-intellectualistes, ont compris que si leur système éducatif était à terre, leurs fusées ne décolleraient jamais. En France, ce type de pensée ne nous traverse pas. Si nous regardons à longueur d’année passer les Spoutniks, jamais on ne se dit que c’est peut-être parce que notre école tourne comme une roue carrée. Non, on préfère par exemple invoquer les profs marxistes. Ou bien encore les accuser de mal enseigner la période coloniale. La France va mal parce que notre école va mal. Et si l’on réussi à faire une addition simple, genre 2017+5=2022, en 2022 ce sera pire.
Pourquoi pire ? Parce que le diagnostic est pris à l’envers par les candidats. Pour le dire en une phrase, à les suivre, c’est parce que notre école est trop scolaire et qu’il y a du chômage en France. Pourtant, une école qui ne serait pas scolaire, on ne voit pas trop ce que c’est : Un stade de foot ? une cellule de déradicalisation ? A l’école, les petits Français doivent apprendre un métier, un vrai métier, un peu notre version française de l’apprentissage obligatoire à partir de 6 ans. Autant dire un vrai contresens par rapport à ce qu’il faut faire. L’école est là, d’abord pour former des esprits et non pour enfermer dans des techniques. Sans remettre en cause, bien sûr, l’utilité de l’enseignement professionnel, il existe un tronc humain, des humanités qui devraient profiter à tous les élèves.
C’est la raison pour laquelle tout une série de savoirs étranges sont si utiles. La latin, l’histoire, la philo, toutes ces matières ne servent effectivement pas à faire cuire un steak. Elles sont en revanche efficaces lorsqu’il s’agit de préparer des esprits à réfléchir, à se former et aussi à se déformer. Un petit tour en Corée du Sud, et même dans les facs américaines, permettrait à ceux qui souhaitent professionnaliser l’école de se rendre compte que ces pays sont submergés de « matières inutiles » qui ne servent à rien d’autre qu’à former les cerveaux. 
image-rca18q100_deligne-smallOui mais voilà : en France, par rapport à l’école et à ceux qui la font, on a choisi la voie du mépris. Les profs sont mal payés, peu considérés : tant mieux, ils démissionneront et on pourra en choisir de nouveaux, pas chers. Tout cela continuera tant qu’on ne comprendra pas, en France, que l’école de la vie, c’est finalement moins intéressant que la vie de l’école. 

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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