Commerce des armes : l’ONU et ses conventions pavées de bonnes intentions

Charlie Hebdo – 07/09/2016 – Ben Cramer –
Un nouveau traité sur le commerce des armes se met en place, mais l’obsolescence programmée des systèmes d’armes n’est pas encore au point.
2012-07-03-120704_delucq_promo_ptRien de tel qu’une conférence onusienne pour comprendre que l’ONU et ses conventions sont pavées de bonnes intentions. Exemple ? Le « code de bonne conduite » pour assainir et moraliser un secteur en plein boom, celui du trafic d’armes, où la transparence concurrence celle de la fédération internationale de foot. Les tractations ont commencé il y a vingt ans, et, finalement, en décembre 2014, le traité sur le commerce des armes (TCA) est entré en vigueur. Pour limiter la casse des civils et les dérapages génocidaires, les rédacteurs du TCA ont tout prévu. Sauf que les combattants changent d’uniforme et que le matériel, immatriculé n’importe où et absent de tout registre national ou international, se recycle aisément sur des théâtres auxquels il n’était pas destiné. On a pu ainsi s’en rendre compte au Mali, où des groupes djihadistes avaient récupéré du matériel français vendu « officiellement » aux rebelles libyens.
Trop facile de dénoncer les marchands de canons, de chars ou de lance-roquettes ! Avec un marché qui représente 80 à 100 milliards de dollars, l’internationale des magouilleurs existe, et toute réglementation peut faire sourire. Le censeur qui voudrait dicter les recettes les plus « humainement correctes » va se coltiner des acteurs qui revendiquent le droit de s’approvisionner où non leur semble, au nom de leur défense – même l’Érythrée, qui engloutit 8 % de son PIB dans des dépenses militaires.
Les Américains veulent faire mine d’approuver le TCA du bout des lèvres (sans le ratifier), mais avec un bémol :que les munitions soient exemptées. Ceux qui n’y voient qu’un caprice ignorent que les États-Unis fabriquent 6 milliards de munitions par an. 
Le marché est trop alléchant
ONU ou pas ONU, les États frappés d’embargo pour « mauvaise conduite » sont passés maîtres dans l’art du contournement. Exemple ? Le Zimbabwe de Mugabe. Il fait son shopping en République démocratique du Congo (RDC), là où nul ne distingue les « bons » et les « méchants » soldats. Cette RDC, à l’abri des projecteurs ici, est arrosée, entre autres, par les industriels nord-coréens, car Kim Jong-un convoiterait l’aluminium congolais, un minerai dont la pub n’est plus à faire puisqu’il a contribué à l’exploit d’Hiroshima. 
img_2166Dans d’autres zones explosives de la planète, toute réglementation signifie restriction. Ça craint pour les dealers, même si l’échelle de Richter de l’indignation est à géométrie variable. Les Russes comme les Chinois boudent le TCA. Moscou ne veut pas d’embargo sur les armes à destination de la Syrie. La Turquie ? Elle n’est pas dans le collimateur des ONG humanitaires. Le Darfour ? La Chine se charge d’équiper ses milices. Les Européens donneurs de leçons se gardent bien d’exprimer la moindre objection : s’ils se sont appropriés un quart des exportations mondiales entre 2010 et 2014, ils ne vont pas snober ce futur marché. Au grand dam des ONG comme Amnesty , le matériel sécuritaire dispatché dans la « guerre de pacification » au Yémen semble s’affranchir de conditions morales. Grâce au lobbying des industriels suisses, le Conseil fédéral à Berne vient d’assouplir sa réglementation sur les exportations à destination des « États impliqués » dans la région. Le cas de l’Arabie saoudite -dont le budget de défense dépasse celui de la France – n’échappe à personne. Les Néerlandais qui ont lu attentivement les résolutions du Parlement européen, prônent un embargo à leur encontre, mais leurs collègues français et britanniques n’ont pas l’intention de suivre pareille démarche : le marché est trop alléchant, d’autant qu’en cas de litige le Canada sert d’intermédiaire ou de lieu de transit (il l’a déjà fait). Bref, le laxisme des uns fait le bonheur des autres.  Quant aux Belges, ils aimeraient se faire oublier, mais… la moitié des armes légères à destination du Moyen-Orient proviennent de leurs entreprises. 
En attendant que ce marché mortifère soit aussi régulé que celui des bananes, les experts louent de plus en plus les mérites du high-tech mais no sont guère écolos de l’obsolescence programmée. Pas pour les appliquer aux conflits, qui se programment parfois à distance comme n’importe quel drone ou missile; pas non plus pour les chefs sanguinaires qui se trouvent toujours des successeurs, mais pour certains systèmes d’armes via un dispositif d’autodestruction. Désarmant, non ? Une affaire à suivre…
Les 5 plus gros vendeurs d’armes dans le monde ( Amnesty International France 11/2014 )
ÉTATS-UNIS : LE PLUS GROS VENDEUR D’ARMES
Les États-Unis sont, de loin, le plus gros exportateur d’armes au monde. ils sont à l’origine d’environ 30 % des transferts d’armes classiques (en valeur). Leur position sur le TCA est donc déterminante.
Principaux clients :
Les États-Unis fournissent des armes à plus de 170 pays.
Ils ont restreint les transferts d’armes en direction du Myanmar, de la Chine, du Sri Lanka, du Zimbabwe et des pays visés par des embargos sur les armes décrétés par les Nations unies. Ils ont cependant vendu des armes à des pays comme l’Irak, Israël, le Sri Lanka, Bahreïn, l’Égypte et le Yémen, où il existait un risque substantiel qu’elles soient utilisées pour commettre de graves atteintes aux droits humains.
Transferts irresponsables :
Les États-Unis sont le principal fournisseur d’armes de l’Égypte et d’Israël, à qui ils vendent des armes lourdes ainsi que des armes de petit calibre, des munitions et des agents chimiques antiémeutes, malgré la répression violente menée contre les manifestants. Ils ont également fourni des armes de petit calibre, des agents chimiques et des véhicules blindés à Bahreïn. Ils fournissent aussi des armes, une aide militaire et des formations aux forces de sécurité colombiennes, malgré les atteintes répétées aux droits humains qu’elles commettent.
RUSSIE : 10% DES EXPORTATIONS D’ARMES VERS LA SYRIE
La Russie est le deuxième plus gros vendeur d’armes au monde en termes de valeur des exportations. Elle exerce une grande influence sur les négociations autour du TCA.
Principaux clients :
L’Inde, la Syrie, l’Algérie, le Myanmar, le Venezuela, le Soudan et de nombreux autres pays d’Afrique.
En perte de vitesse dans plusieurs domaines technologiques clés, le pays cherche des partenaires de pointe et de nouveaux marchés.
Transferts irresponsables :
Environ 10 % des exportations d’armes russes seraient à destination de la Syrie, faisant de la Russie le principal fournisseur d’armes de ce pays. Ces transferts incluent des missiles antichars et des avions de combat MiG. La Russie vend au Soudan des hélicoptères de combat utilisés pour attaquer des civils au Darfour et au Kordofan du Sud. Elle se positionne aujourd’hui comme un exportateur majeur d’équipements militaires à destination de l’Égypte. Selon certaines informations parues dans la presse, l’Égypte aurait signé un accord pour 2 milliards de dollars de matériel militaire, dont des hélicoptères. Cet accord, qui aurait été finalisé lors de la visite officielle du général al Sisi à Moscou en février, serait financé par les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.
CHINE : DES VENTES TENUES SECRÈTES
Les données sur le commerce des armes sont tenues secrètes mais ce pays représenterait environ 5 % du commerce mondial des armes classiques.
Principaux clients :
Souvent des pays en développement dont le bilan en matière de droits humains n’est pas bon, notamment l’Algérie, l’Angola, le Bangladesh, l’Égypte, la Guinée, l’Indonésie, l’Irak, l’Iran, la Jordanie, le Kenya, la Libye, le Myanmar, le Pakistan, la République démocratique du Congo, le Sri Lanka, le Soudan, le Soudan du Sud et le Zimbabwe.
Transferts irresponsables :
La Chine fournit des munitions et des armes légères au Soudan, où elles sont utilisées par les forces de sécurité et les milices au Darfour, ainsi qu’au Soudan du Sud et à la République démocratique du Congo. Elle a fourni des roquettes et des mines antichars à la Libye sous le régime de Mouammar Kadhafi, ainsi que des munitions, des grenades pour lanceurs, des mortiers et des obus de mortier au Zimbabwe.
FRANCE : DES VENTES DE L’AFRIQUE DU NORD À LA RUSSIE
La France est, avec le Royaume-Uni et l’Allemagne, régulièrement classée troisième, quatrième ou cinquième exportateur mondial d’armes classiques en valeur – derrière les États-Unis et la Russie.
Principaux clients :
Singapour, les Émirats arabes unis, la Grèce, d’autres partenaires au sein de l’OTAN et des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, ainsi que d’autres pays francophones. Récemment, la France et la Russie ont inauguré une coopération en matière de défense et d’équipements navals.
Transferts irresponsables :
La France est généralement favorable à des critères stricts pour les transferts d’armes, mais elle a fourni des armes à des pays où de graves violations des droits humains pouvaient être commises, comme la Libye sous le colonel Kadhafi, l’Égypte, Israël et le Tchad, ainsi que la Syrie entre 2005 et 2009.
ROYAUME-UNI : DES PREUVES D’ALIMENTATION DE CONFLIT ARMÉ
Le Royaume-Uni est, avec l’Allemagne et la France, régulièrement classé troisième, quatrième ou cinquième exportateur mondial d’armes classiques.
Principaux clients :
Les États-Unis, l’Inde, l’Arabie saoudite, l’Afrique du Sud, d’autres partenaires au sein de l’OTAN et d’autres pays du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne.
Transferts irresponsables :
Le Royaume-Uni est généralement favorable à des critères stricts pour les transferts d’armes, mais il a fourni des armes à des pays où il existe un risque élevé de graves violations des droits humains, comme le Sri Lanka. La législation britannique fait l’objet d’un examen à la lumière d’éléments attestant que les autorités ont fourni des armes de petit calibre, des munitions et des équipements pour véhicules blindés à la Libye lorsque le colonel Kadhafi était au pouvoir, ainsi que des armes de petit calibre à Bahreïn et des équipements destinés au maintien de l’ordre au Yémen.
ET LES ENTREPRISES, QUELLE RESPONSABILITÉ DANS LE COMMERCE DES ARMES ?
Certes, la majeure partie du commerce des armes est le fait d’entités commerciales, de sociétés qui les fabriquent, les achètent et les vendent, de prestataires de services militaires, de courtiers et de négociants ou encore d’intermédiaires qui transportent les armes et les financent. Cependant, la responsabilité principale incombe aux États, qui revendiquent le droit de se défendre et ont le devoir de protéger leur population. Eux seuls peuvent réglementer ce commerce, en accordant ou en refusant des licences, et eux seuls peuvent interdire certaines armes inhumaines et imposer des embargos et des suspensions concernant les armes. Le problème essentiel est que l’élaboration et l’application d’une réglementation relative au commerce des armes ne suivent pas le rythme des marchés mondiaux des armes, et la volonté politique d’y remédier manque cruellement.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Défense, Industrie, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.