Migrants /Réfugiés – Les mortes de l’« Aquarius »

Le 22 juillet, le bateau « ONG » de SOS Méditerranée ramenait à Trapani, en Sicile, vingt-deux corps noyés au fond d’un canot. Ce souvenir n’a pas quitté notre reporter, qui a suivi la campagne de sauvetages. Récit personnel de son retour dans l’île, à Catane, où reposent des milliers de migrants anonymes. Lire la suite
Le Monde | 15.09.2016
« En posant mes pieds sur le tarmac, j’ai su que les mortes du 20 juillet m’accompagneraient »
Je croyais être revenue seule en Sicile. Quand, ce 2 septembre, à l’apparition des fumerolles de l’Etna à travers mon hublot, j’ai senti une présence s’imposer, j’ai esquivé l’avertissement.
C’est en arrivant à l’aéroport de Catane que je me suis rendue à l’évidence. L’agression du soleil m’a ramenée à d’autres morsures. Celles que j’avais vues en juillet sur les visages et les corps de migrants survivants tassés dans un canot pneumatique, au milieu de cadavres. Ces coups de dents avaient été la dernière défense de condamnées à mort face à ceux qui leur enfonçaient la tête sous l’eau dans un sauve-qui-peut général. En posant mes pieds sur le tarmac, j’ai su que les mortes du 20 juillet m’accompagneraient.

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une-commemoration-pour-22-femmes-decedees
cimetiere-migrantsEnterrées dans le cimetière de Trapani, cette cité antique à l’extrême ouest de la Sicile et ville italienne la plus proche de l’Afrique, elles m’avaient suivie une partie de l’été. Pourtant, au fil des semaines, je pensais les avoir un peu distancées et ne me doutais pas qu’elles reviendraient en force lors de ce nouveau reportage sur l’île.
Mon pressentiment s’est vite confirmé. Quand je suis entrée dans le port de Catane, le plus grand de Sicile, situé sur la côte est, avec ses dizaines de bateaux de croisière, de pêche, ses navires militaires aussi, « mes » mortes, ces insolentes beautés, la vingtaine mince et gracile, ont repris corps et visage. A mes côtés, il y avait Mama, Blexi, Paulina, Younis ou Daxi, et d’autres encore dont j’ignorais le prénom. Les vingt et une filles qui avaient perdu la vie dans la fleur de l’âge, au large de la Libye, au fond d’un canot secouru par l’Aquarius, le navire de SOS Méditerranée.
L’espoir de voir l’Europe
Le bateau ONG qui a ramené leurs cadavres, le 22 juillet à Trapani, était là, attendant à quai un nouveau départ en ce début septembre, et j’ai revu, comme s’il y était encore, l’alignement de leurs sacs mortuaires, avec seulement un sexe et une tranche d’âge griffonnés au marqueur noir. Je me suis arrêtée face à la grue de halage du bateau qui avait hissé un à un les cadavres à bord. Elle brillait dans le soleil, comme si de rien n’était ; impertinent objet de métal froid, sans mémoire.
Le 20 juillet, on remontait du large de ­Tripoli vers la Sicile, après trois semaines de sauvetages. Embarquée sur ce navire de SOS Méditerranée, j’allais rentrer au port, mes carnets bourrés de témoignages de ces ­Africains en route vers l’Europe, avec le sentiment d’avoir mieux compris qui étaient ces exilés que je croise à Paris ou à Calais, d’avoir été témoin de ce moment capital où l’angoisse d’une mort en mer est supplantée par l’espoir de voir l’Europe.
Alors que l’on commençait à imaginer la bière fraîche au port, après la rigueur monastique de la vie à bord, le centre de coordination du sauvetage maritime de Rome a demandé à l’Aquarius de porter secours à deux canots pneumatiques chargés de plus de deux cents migrants. Personne n’imaginait que l’un d’eux contenait vingt-deux cadavres.
Vingt et une jeunes filles et un homme, noyés ou asphyxiés. Vingt-deux sacrifiés, à qui leurs compagnons de voyage ont enfoncé la tête dans ce mélange d’eau, d’urine et d’essence, par instinct de survie, quand le plancher du canot s’est rompu, au petit matin.
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Maryline Baumard Journaliste

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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