Hergé, les derniers secrets

Le Parisien – 16/09/2016 – Philippe Peter –
L’auteur belge Georges Rémi, alias Hergé, pose devant une planche du Lotus bleu en 1970. Il a alors 63 ans.
On sait tout de Tintin mais qu’en est-il de son père ? Un livre et une exposition au Grand Palais, à Paris, révèlent à quel point la vie privée, souvent méconnue, du maître de la BD franco-belge a influencé son œuvre.
Hergé, né Georges Rémi (1907-1983), c’est d’abord un statut : celui de père de la bande dessinée moderne. Car c’est bien son personnage le plus célèbre, Tintin, qui a poussé des dizaines de dessinateurs françaiset belges à se lancer dans la grande aventure de la BD à partir des années 1940. Tous les plus grands, de Franquin (Gaston Lagaffe) à Uderzo (Astérix) en passant par Morris (Lucky Luke) ou Jacobs (Blake et Mortimer) l’ont reconnu comme source d’influence. Mais Hergé, ce sont aussi des chiffres à vous donner le tournis : 250 millions d’albums vendus, dont 230 millions de Tintin. Une famille française sur deux possède aujourd’hui au moins une aventure du célèbre reporter ! Par ailleurs, une double page signée Hergé détient le record mondial de valeur pour une œuvre originale de BD, avec 2,65 millions d’euros atteints lors d’une vente aux enchères en 2014.
Pas étonnant, donc, que le Grand Palais, à Paris, déroule le tapis rouge au plus célèbre des dessinateurs belges pour faire entrer, pour la première fois, le neuvième art dans ses murs. Cette exposition se penchera surtout sur le processus créatif d’Hergé. De sa biographie, nous connaissons certains points polémiques, comme sa conduite durant la seconde guerre mondiale ou l’approche colonialiste de Tintin au Congo. Mais l’intimité de l’auteur reste méconnue, alors que sa vie privée a pourtant eu un impact considérable sur son travail. C’est pourquoi la récente parution chez Robert Laffont d’Hergé intime, ouvrage de référence signé Benoît Mouchart et François Rivière, que nous avons rencontrés, tombe à pic. « Si je vous disais que dans Tintin, j’ai mis toute ma vie… », glissait Hergé en 1982.
Un enfant hyperactif dans une maison bruyante et agitée
Lorsque l’on relit attentivement Les Aventures de Tintin, un thème frappe, car il revient avec insistance : la folie. Que ce soit avec le poison qui rend fou dans Les Cigares du pharaon, les séquences où le reporter est menacé d’internement (comme dans L’Ile noire) ou encore la scène des Sept Boules de cristal au cours de laquelle Tintin découvre avec horreur les membres de l’expédition Sanders-Hardmuth sanglés à leurs lits, en plein délire, cette récurrence n’est pas due au hasard. « La jeunesse d’Hergé a été très affectée par la détérioration de la santé mentale de sa mère, qui est progressivement devenue aliénée, nous explique Benoît Mouchart, co-auteur d’Hergé intime et directeur éditorial de Casterman, maison mère du reporter à la houppette. Les asiles psychiatriques étaient des endroits terribles à l’époque. On traitait les patients aux électrochocs. Hergé est allé voir sa mère plusieurs fois lorsqu’elle avait des crises. » Enfant hyperactif dans une maison bruyante et agitée, Hergé a très mal vécu cette période : « Je me sentais médiocre et je vois ma jeunesse comme une chose grise, grise », confie-t-il dans le documentaire Tintin et moi, d’Anders Østergaard (2003). Il trouve alors refuge dans le dessin. Son imagination le propulse loin du chagrin. Cette proximité avec la folie a peut-être également poussé Hergé à se montrer bienveillant, plus tard, à l’égard des personnalités excentriques, voire marginales. On peut notamment citer le professeur Tournesol, qui n’est pas seulement « juste un peu dur d’oreille », ou le capitaine Haddock, alcoolique et ingérable, dont Hergé disait, en 1963, « je le reconnais comme un ami intime, comme un frère, comme un second moi-même ».
Hergé (au centre), son père Alexis Rémi et sa mère Elisabeth Dufour, décédée en 1946 après un de ses nombreux passages dans un hôpital psychiatrique. - Editions Robert Laffont
Hergé (au centre), son père Alexis Rémi et sa mère Elisabeth Dufour, décédée en 1946 après un de ses nombreux passages dans un hôpital psychiatrique. / Editions Robert Laffont
 Epargné après la guerre
Issu d’une famille catholique politiquement ancrée à droite, Hergé fréquente un établissement scolaire confessionnel, de même qu’une troupe de scouts. Au début de sa carrière de dessinateur, il entre au journal catholique Le Vingtième Siècle, dirigé par l’abbé Wallez, admirateur de Mussolini. Il y rencontre Léon Degrelle, futur fondateur du rexisme, un mouvement politique belge d’extrême droite d’inspiration fasciste. Autant d’éléments qui expliquent le caractère hautement politique des quatre premières aventures de Tintin, en particulier Tintin au pays des Soviets (publié en 1929), qui ressemble davantage à un livre de propagande anti-communiste qu’à une bande dessinée pour enfants. « Hergé n’avait pas de conscience politique réelle, mais il fréquentait des gens extrêmement politisés. Et comme il était influençable, cela se ressent dans son travail », nous affirme François Rivière, co-auteur d’Hergé intime. Une faiblesse qui explique paradoxalement son revirement avec Le Lotus bleu, paru en 1934. Sous l’influence de son ami Tchang Tchong-Jen, un jeune Chinois venu faire ses études à l’académie
des Beaux-Arts de Bruxelles, Hergé livre un pamphlet anticolonialiste à des années-lumière des positions qu’il avait lui-même défendues quelques années plus tôt dans Tintin au Congo. Par la suite, il manifeste à plusieurs reprise sa défiance à l’égard de toute forme de totalitarisme, notamment dans Le Sceptre d’Ottokar (1939), où il met en scène un anschluss raté quelques mois après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne hitlérienne. « Hergé jette un regard enfantin sur le monde. Mais le problème des gens qui n’ont pas de convictions politiques très fortes, c’est qu’au moment où il faut faire des choix décisifs, ils sont ballottés par les événements », avance Benoît Mouchart. Ce qui explique sa collaboration, durant la seconde guerre mondiale, avec le quotidien belge Le Soir, qui a continué de paraître avec une nouvelle équipe éditoriale proche du milieu rexiste et avec la bénédiction de l’occupant allemand. « En 1940, il ne se pose pas de question. C’est ça ou ne rien publier et se retrouver au chômage », explique Benoît Mouchart. Heureusement pour lui, Raymond Leblanc, ancien résistant et éditeur en manque de défi, lui sauve la mise après la guerre. Alors qu’il est persona non grata dans le milieu de l’édition, Leblanc offre à Hergé la rédemption, ainsi que la rédaction en chef d’une nouvelle publication destinée à la jeunesse qu’il envisage de créer : Le Journal Tintin. Car à la fin de la guerre, la carrière qu’Hergé avait patiemment commencé à construire vingt ans auparavant s’effondre brusquement. Fragilisé par des années de travail durant lesquelles il n’a pas pris de vacances, le père de Tintin est encore sous le choc des accusations de collaboration. « J’ai été arrêté quatre fois, chaque fois par des services différents, mais je n’ai passé qu’une nuit en prison. Le lendemain, on m’a relâché. Je n’ai cependant pas figuré au procès des collaborateurs du Soir. J’y étais en spectateur. Un des avocats de la défense a d’ailleurs demandé : “Pourquoi n’a-t-on pas aussi arrêté Hergé ?” Ce à quoi l’auditeur militaire a répondu : “Mais je me serais couvert de ridicule !” » se souvient Hergé dans une interview donnée en 1952.
Un tempérament dépressif
Plusieurs de ses proches ont été condamnés à de lourdes peines, et il est lui-même interdit de publication. Comble de malheur, sa mère décède à la fin de l’année 1946, après un ultime internement en hôpital psychiatrique. C’en est trop : Hergé craque. « A l’époque, on disait qu’il était frappé de mélancolie. Aujourd’hui, on dirait qu’il est en dépression, proche d’un état schizophrénique, assure Benoît Mouchart. Il a consacré toute sa vie à Tintin, mais après la guerre, il y a une cassure. Il a perdu son innocence et ne parvient plus à se projeter avec autant de fraîcheur dans ses histoires suivantes. » Dans une lettre de 1948 adressée à sa femme Germaine, Hergé explique être « las de refaire pour la sixième fois le même gag […] Ce que je fais ne répond plus à une nécessité. Je ne dessine plus comme je respire, comme c’était le cas il n’y a pas tellement longtemps. Tintin, ce n’est plus moi ». Même si la création du Journal Tintin (1946) et celle des Studios Hergé (1950) lui donnent un peu d’air, le dessinateur sombre une nouvelle fois après l’accident de la route qui manque de coûter la vie à son épouse. Conducteur colérique et peu prudent, il s’en voudra toute sa vie, car Germaine dut rester en chaise roulante durant un an.
Sauvé par une rencontre
C’est une autre femme qui va sortir Hergé de son état dépressif. En 1956, il entame une relation extraconjugale avec Fanny Vlamynck, coloriste aux Studios Hergé. Elle n’est pas la première à faire de l’ombre à Germaine, mais les choses sont différentes, cette fois-ci. Il tombe amoureux. Fin 1958, Hergé commence son album le plus personnel : Tintin au Tibet. Une déclaration d’amour à Fanny, et une manière pour lui de soigner ses derniers démons. Quelques mois plus tard, il quitte sa femme Germaine pour vivre avec sa future seconde épouse. « ll se met à lire des livres de développement personnel et voyage beaucoup avec elle, ce qu’il ne faisait pas auparavant », détaille Benoît Mouchart. Pour autant, Hergé reste ami avec Germaine, à laquelle il rend régulièrement visite. Eux, qui ont longtemps signé leurs cartes de vœux « Hergé et Hergée », gardent une certaine complicité que la nouvelle venue ne menacera jamais. « Hergé a mis beaucoup de temps à accepter de remettre en question la parole donnée. Il n’a jamais laissé Germaine toute seule, sans aide financière », précise Benoît Mouchart. Ils ne divorcent d’ailleurs qu’en 1977, soit près de vingt ans après leur séparation. Dans la foulée, Hergé épouse Fanny.
Hergé dessine son héros sur une vitre dans ses bureaux bruxellois, en 1958. Il a 51 ans, et Tintin, juste 30! - Robert Kayaert/AML/Sofam/ADAGP/Paris 2016
Hergé dessine son héros sur une vitre dans ses bureaux bruxellois, en 1958. Il a 51 ans, et Tintin, juste 30! / Robert Kayaert/AML/Sofam/ADAGP/Paris 2016
 Une passion pour l’art contemporain
Hergé adorait la littérature, mais sa renaissance est notamment passée par sa passion pour l’art contemporain. Il se lance dans la peinture abstraite, prend des cours avec le célèbre peintre belge Louis Van Lint, mais se rend très vite compte qu’il n’est pas particulièrement doué. « Il avait une collection impressionnante, se souvient Johan De Moor, fils de Bob De Moor, l’un des plus proches collaborateurs d’Hergé. Chez lui, il y avait des œuvres d’art partout, accrochées au mur ou posées par terre, et il en possédait aussi aux studios. » Ce sont ces œuvres que l’on pourra admirer à l’expositon du Grand Palais. Art moderne et contemporain, mais aussi estampes japonaises, masques africains… Hergé est un collectionneur frénétique mais avisé, qui sait s’inspirer des conseils de personnes qualifiées, comme l’écrivain et critique d’art belge Pierre Sterckx. « Dans son album inachevé Tintin et l’Alph-art, Hergé voulait toutefois se venger de ce milieu qu’il avait beaucoup fréquenté à une époque, analyse François Rivière. Il était très lucide sur les buts poursuivis par les gens dans cet univers-là, notamment en terme de spéculation. » Hergé s’éteint le 3 mars 1983. Comme il l’avait promis dans le livre Tintin et moi, publié en 1975, son héros n’a jamais été repris : « Faire vivre Tintin, faire vivre Haddock, Tournesol, les Dupondt, tous les autres, je crois que je suis le seul à pouvoir le faire : Tintin, c’est moi, exactement comme Flaubert disait “Madame Bovary, c’est moi.” »
Le génie dévoilé
Rééditée à l’occasion de l’exposition du Grand Palais, cette version augmentée, initialement sortie en 2011, est une mine pour comprendre Hergé. La vanité de la célébrité, son mariage, ses amis, ses peurs : un portrait détaillé, lucide, et très attachant, agrémenté d’extraits de conversations.
Hergé intime, de Benoît Mouchart et François Rivière, Robert Laffont, 270 p., 19,50 €.
Cette rétrospective présente le processus créatif du père de Tintin, mais aussi l’influence qu’ont eue sur lui les autres formes d’art comme la photographie ou le cinéma. Des œuvres d’art contemporain tirées de ses collections, signées Warhol, Lichtenstein ou Fontana, seront également présentées. Une exposition exceptionnelle.
« Hergé », du 28 septembre au 15 janvier 2017 au Grand Palais, Paris (8e). http://www.grandpalais.fr

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