Faut-il remplir ou vider les prisons ?

Cercle Progressiste Carnussien – 03/10/2016 – par Ivert –
Chacun naturellement connaît la célèbre injonction de Victor Hugo : « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons ». Un programme généreux qui part du principe, maintes fois vérifié, qu’un individu instruit et socialement intégré a infiniment moins de raison de se livrer au crime ou ou délit qu’un être aux abois, livré à lui-même et condamné à voler pour survivre.
blog348_phhugoCertes, l’instruction ne conduit pas automatiquement à la vertu et l’on ne compte pas le nombre d’escroqueries de haut vol, perpétrées par la classe dirigeante qui malgré ou grâce à sa parfaite connaissance des lois se livre aux pires turpitudes. En la matière, les exemples abondent, y compris parmi la classe politique, si souvent moraliste mais qui est parfois bien réticente à s’appliquer à elle-même les règles qu’elle impose aux autres. On ne reviendra pas ici sur le cas de ces élus toujours prompts à dénoncer le laxisme de la Justice et à exiger la plus extrême sévérité dans l’application des peines mais qui font tout pour échapper à ses griffes alors même qu’ils ont été pris la main dans le sac. Le cas de Nicolas Sarkozy, empêtré dans moult affaires judiciaires, est emblématique à cet égard, tout comme celui de son ami Patrick Balkany, mis quatre fois en examen, notamment pour fraude fiscale, et toujours député depuis bientôt 30 ans !
Cellule de prison (photo F. Dubray – archives Ouest France)Cellule de prison (photo F. Dubray – archives Ouest France)
Mais faut-il vraiment vider les prisons ? On pourrait penser qu’une société saine est une société dans laquelle les déviances sont rares et du coup les établissements carcéraux dépeuplés. Sauf que la classe politique joue la surenchère, partant du principe que son électorat, avide de sécurité, se sent davantage rassuré lorsque les prisons débordent.
Du coup, les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 1957, il y avait en France 20 000 détenus, soit environ 45 détenus pour 100 000 habitants. Ce chiffre est resté sous la barre des 50 000 jusqu’en 2001 mais n’a cessé d’augmenter depuis, au fur et à mesure que le thème de l’insécurité prenait de l’importance dans le débat public.
Evolution de la population carcérale en France depuis 1980 (statistiques du Ministère de la Justice)Evolution de la population carcérale en France depuis 1980 (statistiques du Ministère de la Justice)
Au 1er juillet 2016, les derniers chiffres communiqués par l’administration pénitentiaire font état d’un nombre record de 69 375 détenus effectivement incarcérés, soit plus de 105 détenus pour 100 000 habitants, presque autant qu’au sortir de la dernière guerre, alors que l’épuration battait son plein et que la moitié des détenus étaient emprisonnés pour cause de collaboration…
blog348_dessinbizForcément, avec de tels masses, les prisons sont pleines à craquer et les conditions de détention en France sont régulièrement dénoncées tant par les associations que par les instances européennes, et ceci malgré les programmes de construction et de réhabilitation des bâtiments pénitentiaires. Toujours selon les chiffres du Ministère, il existe actuellement en France 187 établissements pénitentiaires dont 86 maisons d’arrêt avec de l’ordre de 12 000 détenus en surnombre par rapport au nombre de places disponibles. Dans certains établissements, le taux de remplissage dépasse les 200 % ! Comment dans ces conditions éviter que les prisons ne deviennent des lieux de violence et de radicalisation pour certains, de véritables écoles du crime pour d’autres ?
blog348_dessinyacine
Il a beaucoup été question ces derniers temps d’atteindre enfin l’objectif de limiter le nombre de détenus à un seul par cellule, un objectif louable inscrit dans la loi depuis 1875 tout de même, mais qu’il n’a jamais été possible de respecter. Le Premier ministre, Manuel Valls, a évoqué la nécessité de créer 10 000 nouvelles places de prison dans les 10 ans, ce qui représenterait un investissement de l’ordre de 3 milliards d’euros. Rappelons au passage que, avec près de 38 000 agents (dont les trois quart sont des personnels de surveillance), l’administration pénitentiaire dépense déjà 2,7 milliards d’euros chaque année, ce qui représente quasiment 40 % du budget total de la Justice.Dessin de Lasserpe, paru dans MarianneDessin de Lasserpe, paru dans Marianne
Comme à l’accoutumé, les ténors de la Droite pratiquent la surenchère et Nicolas Sarkozy se targue de vouloir créer 20 000 places de prisons supplémentaires s’il revient au pouvoir. Une perspective que dénoncent de manière unanime l’Observatoire international des prisons, le Syndicat de la magistrature et la Ligue des droits de l’Homme, qui évoquent une « fuite en avant carcérale » pas vraiment de nature à résoudre le problème de l’insécurité. Emprisonner tout ceux qui font peur à la société ou que l’on a du mal à insérer socialement ne constitue certainement pas une solution à long terme, même si cette tentation est largement mise en œuvre dans d’autres pays, États-Unis en tête.Comment gérer la surpopulation carcérale ?Comment gérer la surpopulation carcérale ?Pour éviter de remplir les prisons, certains ont imaginé d’autres méthodes encore plus radicales et l’on s’étonne presque que nos responsables politiques, dans leur tentative de se déborder mutuellement par la droite en cherchant à « terroriser les terroristes », n’en viennent pas à prôner le retour aux bonnes vieilles méthodes des milices armées et des escadrons de la mort qui ont fait leurs preuves dans plus d’une dictature sud-américaine dans les années 1970 et 1980.Ils pourraient dans ce domaine prendre exemple sur le nouveau président des Philippines, Rodrigo Duterte, qui vient d’accéder à la tête de l’État en mai 2016, après avoir été maire pendant plus de 20 ans de la ville de Davao, sur l’île de Mindanao. Dans cette ville, ce sont plus de 1 400 personnes qui ont été assassinées en pleine rue, entre 1998 et 2015, par des escadrons de la mort circulant à moto. Pour la plupart, ces victimes d’une justice pour le moins expéditive étaient de jeunes délinquants, pickpocket ou revendeurs de drogue, mais avec bien entendu un lot de bavures, plusieurs adolescents ayant été tués par erreur. Chacun sait bien que la Justice est aveugle et il arrive parfois que son bras armé se trompe de cible…Rodrigo Duterte, le nouveau président populiste des Philippines (photo N. Celis / AFP)Rodrigo Duterte, le nouveau président populiste des Philippines (photo N. Celis / AFP)Le nouveau chef de l’État, ancien procureur de son état, s’est d’ailleurs vanté durant sa campagne électorale d’avoir ainsi fait exécuter sans le moindre jugement 1700 personnes. Et depuis qu’il est à la tête du pays, les statistiques de la police font état d’au moins 3 140 délinquants, violeurs et dealers présumés, qui ont été « éliminés » en quelques mois, au nom de la « guerre contre la drogue » lancée par le président populiste. Le président Duterte annonce d’ailleurs sans ambages la couleur, promettant l’exécution de « dizaines de milliers de criminels » pendant sa présidence, au risque de partir « à la retraite avec la réputation d’Idi Amin Dada », l’un des plus sanguinaires dictateurs africains dont le régime causa la mort de 300 000 personnes dans les années 1970.Espérons que nos propres candidats aux prochaines élections présidentielles ne prennent pas exemple sur un tel modèle pour résoudre l’équilibre délicat entre répression sécuritaire et surpopulation carcérale… Car pour être honnête, il semble que le modèle se heurte à une limite : effrayés par cette vague massive d’exécutions arbitraires, des milliers de petits trafiquants philippins et consommateurs occasionnels de stupéfiants se sont rendues à la police à travers tout le pays afin de se mettre à l’abri, à tel point que le taux de remplissage des prisons est cinq fois supérieur à leur capacité d’accueil ! Est-ce vraiment le but recherché ?

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