Le grand cirque quinquennal

Siné Mensuel – octobre 2016 – Stéphane Mazurier –
Le régime présidentiel français fait figure d’exception dans les démocraties occidentales. Il se rapprocherait plutôt de qui se pratique en Ouzbékistan, en Russie…
Alors voilà. Au printemps prochain, plus de 44 millions de français vont choisir, pour cinq ans, leur président. A part la France, vous en connaissez beaucoup des pays dans lesquels le chef de l’État est élu directement par le peuple ? Ah oui, il y en a pas mal en Afrique : le Gabon, le Zimbabwe, le Congo, l’Ouganda et j’en passe. C’est vrai que ce sont tous des dictatures… Alors, cherchons ailleurs, dans les ex-Républiques soviétiques par exemple. Les présidents de Biélorussie, du Kazakhstan, d’Ouzbékistan, de Russie sont tous élus au suffrage universel direct. Mais on aurait du mal à qualifier Poutine et compagnie de démocrates.
img_0462Dans ce cas, franchissons l’Atlantique : tous les quatre ans, le président des États-Unis est élu par les citoyens américains. Soit, mais il ne l’est pas directement puisque ce sont les grands électeurs de chaque État qui le désignent. Précisément, c’est l’organisation fédérale des États-Unis qui donne au président un pouvoir relativement réduit, du moins pour les affaires intérieures à l’Amérique : la Maison-Blanche s’occupe des affaires militaires, douanières, monétaires, mais les autres questions (l’enseignement, la santé, les transports…) relèvent des cinquante États fédérés. En outre, il existe aux États-Unis un vrai pouvoir législatif : le Congrès n’est pas comme l’Assemblée nationale française, une simple chambre d’enregistrement des décisions présidentielles. On a vu combien Obama avait dû batailler et négocier avec les parlementaires pendant ses deux mandats.
Arrêtons-nous enfin chez nos voisins européens. Certes, les Irlandais, les Finlandais, les Portugais et les Autrichiens élisent directement leur président de la République, mais celui-ci n’a qu’un rôle de représentation, bien plus honorifique que politique. A chaque fois, le vrai patron, c’est le chef du gouvernement, c’est-à-dire en règle générale, le chef du parti arrivé en tête aux élections législatives, exactement comme dans les monarchies espagnole et britannique, mais aussi comme dans les républiques où ce sont les parlementaires qui désignent le président de la République. Vous êtes capables de me donner le nom du président italien ou allemand ? Sans doute que non, alors que si vous ignorez qui sont Matteo Renzi ou Angela Merkel, c’est tout de même un peu inquiétant pour vous. 
Souverain Président
img_0461En Europe, la France fait donc figure d’exception puisque ses citoyens doivent se donner eux-mêmes un chef extrêmement puissant, sans doute le plus puissant du monde occidental, en charge des armées, de la politique étrangère, de la politique économique, de la justice, de l’éducation de la santé… De plus, depuis 2002, les élections législatives qui suivent la présidentielle ne servent à rien d’autre qu’à confirmer le vainqueur de celle-ci. En somme, les députés sont moins les représentants de la nation que les porte-parole du nouveau chef de l’État. Cette incongruité française montre que notre vieux pays n’est toujours pas guéri du bonapartisme et de son avatar moderne, le gaullisme, autrement dit de cette croyance en un homme exceptionnel, providentiel, sacré par la nation souveraine, sans aucun intermédiaire.  En 1958, de Gaulle avait été élu par un collège de 80 000 grands électeurs, mais il procède en 1962 à une réforme de la Constitution :  le président sera désormais élu directement par les Français. Bénéficiant de la légitimité du peuple, le chef de l’État n’en sera que plus puissant. Les opposants à ce projet pouvaient à juste titre crier au bonapartisme et craindre l’instauration d’un pouvoir personnel autoritaire, rien n’y fit : les Français approuvèrent cette réforme par referendum.
Dès lors, le principal droit du citoyen français consiste à choisir son maître tous les sept ans, puis tous les cinq ans. Et, depuis plus d’un demi-siècle, notre République équivaut finalement à la pire des monarchies, celle qui use de démagogie pour mieux faire triompher, en définitive, une oligarchie. La présidentielle est un poison. Mais ce serait plutôt étonnant qu’un candidat à la prochaine présidentielle propose de supprimer l’élection qui le porterait au pouvoir. On n’en a doc pas fini avec ce cirque quinquennal.
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