Les mythes de l’espérance de vie et la techno-médecine, vitrine de la société de croissance

Journal mensuel La Décroissance – septembre 2016 – François Jarrige – Extraits –
Quel décroissant ne s’est jamais vu répondre, sur l’air entendu et narquois de l’évidence, que sans la croissance du PIB, l’industrialisation massive des sociétés et la prolifération des gadgets high-tech qu’il critique, nous vivrions comme des bêtes, perclus de maladies et de souffrances, mourant tôt…  Pourquoi critiquer ce monde qui nous a offert la bonne santé et nous promet de vivre toujours plus vieux ?
Il y a quelques mois, l’Organisation mondiale de la santé ne s’est-elle pas félicitée en grande pompe – reprise en cœur par la presse – que l’espérance de vie dans le monde avait augmenté de cinq ans entre 2000 et 2015 ? Ne prouve-elle pas que notre monde poursuit son chemin vers le progrès et le bonheur du plus grand nombre ? Les progrès de la médecine sont d’ailleurs devenus les principaux vecteurs idéologiques de la société de croissance, les vitrines commerciales de ses gadgets high-tech, l »‘argument publicitaire pour diffuser ses produits.
La médecine et les pouvoirs
born2run_glauIl y a vingt ans déjà, Lucien Sfez(1) mettait en garde contre l’utopie de la « santé parfaite » venue d’outre-Atlantique, relais des idéologies de la communication et avatar le plus achevé du technoscientisme débridé. Depuis cette époque, les prophètes du transhumanisme se sont multipliés et ont acquis pignon sur rue à une vitesse foudroyante. Ray Kurzweil, le gourou de Google et du transhumanisme, annonce très sérieusement l’avènement de « l’humanité 2.0 » censée vaincre la mort (sic), accroître les capacités humaines grâce à l’intelligence artificielle et l’avènement des cyborgs, mi-humains, mi-machines. Des légions de philosophes se passionnent désormais pour le sujet et lui donnent un air de respectabilité tandis que des médecins-entrepreneurs-managers, comme le français Laurent Alexandre, annoncent régulièrement la fin du cancer et une nouvelle explosion de l’espérance de vie grâce au progrès technologique , tout en faisant fortune en créant et vendant des start-up médicales.
Aujourd’hui, plus qu’à un autre moment dans l’histoire, la médecine est devenu un enjeu de pouvoir. Loin d’un savoir désintéressé, d’une sagesse visant à l’épanouissement – physique et psychique – des individus, la médecine est une institution étroitement connectée aux enjeux financiers, aux intérêts des grandes multinationales du numérique et de l’industrie pharmaceutique. Elle sert aujourd’hui de cheval de Troie à la nouvelle barbarie technoscientifique venue de la Silicon Valley.
Les mythes de l’espérance de vie
dessin_pendons_ecolo_arbres« Mais nous vivons pourtant plus vieux » répètent en cœur les zélateurs du progrès. Est-ce réellement les progrès de la médecine et de ses techniques qui a rendu possible la hausse moyenne de l’espérance de vie ? L’essentiel de ces progrès dans ce domaine tient d’abord à l’amélioration de l’alimentation, à la fin des famines, à une meilleure hygiène, à l’évolution des conditions de travail. De nombreux travaux ont montré que c’est l’environnement – incluant le milieu physique et les modes de vie – qui constitue le premier déterminant de l’état de santé d’une population. En bref, la hausse de l’espérance de vie ne tient pas en premier lieu de la technoscience médicale et de son lourd appareillage, mais à l’évolution des rapports sociaux et des représentations culturelles.
Par ailleurs, l’espérance de vie n’est qu’une moyenne factice.  Tout le monde ne mourrait pas à 30 ans aux XVIIIème et XIXème siècles et ceux qui échappaient aux épidémies ou à la guerre, vivaient jusqu’à 70-75, voire plus comme aujourd’hui. Aujourd’hui, les inégalités face à la mort se sont creusées entre les régions riches et pauvres comme entre les classes sociales. D’autres indicateurs ont été forgés pour ajouter une dimension qualitative à cette mesure, comme « l’espérance de vie en bonne santé » ou « l’espérance de vie sans incapacité ». Or, dans la plupart des pays européens, on observe que celles-ci stagnent voire déclinent depuis plusieurs années. Les facteurs environnementaux (pollutions) et sociaux (sédentarité croissante, mauvaise alimentation) sont en première ligne pour expliquer ce phénomène. 
Humanité augmentée ou humanité diminuée ?
La médecine a indéniablement réalisé des progrès considérables dans les soins et la maîtrise technique des corps, mais dans le même temps, on observe partout une augmentation des pathologies lourdes : cancers, malformations, maladies neuropsychiques, autisme, schizophrénie, sans parler des très nombreuses maladies rares et orphelines dont le nombre ne cesse de croître. Pendant longtemps, on considérait que la hausse de ces pathologies s’expliquait par les meilleures capacités de diagnostiquer, désormais c’est l’environnement et nos modes de vie industrialisés qui sont pointés du doigt. « L’intervention destructrice de l’homme sur le milieu s’est intensifiée parallèlement aux progrès de la médecine« , écrivait Ivan Illich(2) dans les années 80. Nous sommes censés devenir des humains augmentés, mais de nombreux signes annoncent que nous nous dirigeons vers une humanité diminuée, physiquement amorphe, intellectuellement abêtie, comme l’annonçait avec humour le film Idiocracy en 2007(3). Alors qu’une sédentarité s’étend, des enquêtes scientifiques annoncent que la pollution chimique menacerait notre intelligence elle-même (4).
La techno-médecine, vitrine de la société de croissance
images443qjg1aEt si le mot d’ordre de l’humanité augmentée n’était qu’un slogan marketing pour trouver des débouchés à des produits inutiles ? La santé est devenue un marché et une source de profits considérables via des crèmes, des médicaments et, de plus en plus, d’innombrables gadgets connectés censés améliorer notre santé en contrôlant notre corps et en enregistrant en permanence ses données biologiques ! Mais comment peut-on imaginer que tout cela vise notre bien-être ? Il s’agit d’abord de cours boursiers, de taux de rentabilité, de retour sur investissements. La maladie et la santé sont en effet de formidables leviers de croissance, l’infirmité et la souffrance du corps permettent aux multinationales de la robotique et de la pharmacie de gonfler leur chiffre d’affaires. Le XXème siècle a remis la médecine, la fabrication des médicaments et plus généralement le soin entre les mains de grands groupes obsédés par le profit et la rentabilité. On ne compte plus les cas de médecins à la solde des grands laboratoires, les conflits d’intérêts, les congrès médicaux financés sous les tropiques !
Tout nous montre que le monde est malade de la croissance. La décroissance ne signifie pas revenir à des espérances de vie plus basses, mais freiner la dégradation qui s’annonce en instaurant un équilibre plus juste avec le monde et en résistant aux idéologies mortifères qui l’assaillent.
(1) Lucien Sfez, né en 1937, est professeur, maître de conférences, écrivain français, agrégé de droit public et de sciences politiques. Il est actuellement professeur émérite à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.
(2) Ivan Illich – (1926-2002) est un penseur de l’écologie politique et une figure importante de la critique de la société industrielle.
(3 ) Idiocracy – une comédie de Mike Judge18760611_jpg-c_300_300_x-f_jpg-q_x-xxyxxSynopsis : Joe Bowers, l’Américain moyen par excellence, est choisi par le Pentagone comme cobaye d’un programme d’hibernation, qui va mal tourner. Il se réveille 500 ans plus tard et découvre que le niveau intellectuel de l’espèce humaine a radicalement baissé et qu’il est l’homme le plus brillant sur la planète…
(4) Stéphane Foucart, « Le cerveau assiégé par les perturbateurs endocriniens« , Le Monde 20 juin 20164953796_7_330e_un-cerveau-humain-en-3d-haute-resolution_3723907093b28433f41f4d20f0ec5e6f

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