Ethiopie – Des contrôleurs chinois dans le nouveau train éthiopien

LE MONDE 05.10.2016
Combien de temps faut-il pour relier Addis-Abeba, la capitale éthiopienne, à Djibouti ?
Pour l’instant, au moins deux jours d’embouteillage sur une route polluée et en très mauvais état, unique accès à la mer pour l’Ethiopie, géant enclavé de 94 millions d’habitants. Mais, bientôt, le trajet devrait se faire en une dizaine d’heures, grâce à une nouvelle ligne de chemin de fer de 752 km que les autorités inaugurent ce mercredi 5 octobre.

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En gare de Furi, sur la nouvelle ligne ferroviaire Djibouti–Addis-Abeba, inaugurée le 5 octobre 2016. Crédits : Tiksa Negeri/Reuters
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Un an après le coup d’envoi donné au tramway léger, qui traverse la capitale du nord au sud et d’est en ouest, l’Ethiopie poursuit sa politique de grands travaux avec une seule obsession : devenir un pays à revenu intermédiaire d’ici à 2025, et une puissance industrielle en Afrique de l’Est.
Relier les grandes villes du pays

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Depuis l’indépendance de son voisin érythréen, en 1993, l’Ethiopie, enclavée, a perdu sa façade maritime qui lui donnait accès à la mer Rouge : la quasi-totalité de ses exportations et de ses importations transitent donc par Djibouti. « Ce train va permettre aux Djiboutiens et aux Ethiopiens de voyager plus facilement, mais aussi de soulager un corridor vraiment dépassé en termes de volume, et de faire transiter beaucoup plus rapidement les marchandises », a déclaré au Monde Afrique Mohamed Idriss Farah, ambassadeur de Djibouti à Addis-Abeba.
« Cette nouvelle ligne va réduire le coût et le temps de transport », assure de son côté Dereje Tefere Haile de l’Ethiopian Railways Corporation (ERC). Et devrait désengorger la route principale empruntée chaque jour par près de 2 000 camions entre les deux pays.
Le projet a coûté 3,4 milliards de dollars (3 milliards d’euros), financé à hauteur de 70 % par un prêt de la banque chinoise Exim. Le reste vient du gouvernement éthiopien. Les convois de voyageurs devraient rouler à 120 km/h, ceux de fret auront une vitesse de pointe de 90 km/h, entre les hauts plateaux éthiopiens et la mer Rouge. Ce projet n’est qu’une étape d’un programme très ambitieux, le Second Growth and Transformation Plan éthiopien qui a planifié la construction de 2 500 km de voies ferrées supplémentaires d’ici à 2020 pour relier les grandes villes du pays.
La nouvelle ligne, électrique, verra transiter des convois de 3 500 tonnes, sept fois plus que l’ancien chemin de fer Djibouti – Addis-Abeba construit entre 1897 et 1917 par les Français. Trop vétuste, ce train ne fonctionne plus qu’entre Dire Dawa, dans l’est du pays, et Déwélé à la frontière avec Djibouti. Et c’est désormais un tortillard romantique, souvenir de l’influence française en Afrique de l’Est qui s’est effacée depuis au profit de la Chine.

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La nouvelle gare d’Adama, dans la région ethiopienne Oromia, le 24 septembre 2016. Crédits : Tiksa Negeri /REUTERS
Premier partenaire commercial de l’Ethiopie, la Chine a flairé le potentiel de ce marché de près de 100 millions d’habitants, et investi des milliards de dollars depuis dix ans dans des projets d’infrastructures éthiopiens. Ce sont donc des hôtesses et des stewards chinois disciplinés, képi sur la tête et au garde-à-vous, qui accueilleront bientôt les passagers, lesquels entendront à chaque arrêt des annonces en amharique, en anglais… et en chinois. Car la gestion du train est confiée à une société chinoise pendant cinq ans. Le temps de former des Ethiopiens.
Les nouveaux rails suivent le même tracé que l’ancienne ligne française. Les gares, aux airs de palais asiatiques et à la signalétique européenne, ont été construites récemment en périphérie des villes desservies. Au début, il est prévu chaque jour deux convois dans chaque direction, mais personne ne connaît encore la proportion entre transport de voyageurs et de fret.

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Ce n’est pas la seule zone d’ombre de ce projet, construit en seulement quatre ans. Pour l’instant, les prix ne sont pas fixés, ni pour les marchandises ni pour les passagers. La question du port de Djibouti, déjà engorgé, est soigneusement évitée. Et il faudra attendre la fin de la période d’essai, « de trois à six mois », pour que les premiers voyageurs s’installent dans les wagons, par quatre ou six, ou s’allongent sur les couchettes spartiates prévues sur trois niveaux.
« Récit éthiopien » de prospérité
Avec ce train, brandi comme un symbole de la « renaissance », les autorités s’accrochent au « récit éthiopien » de prospérité mis à mal depuis un an. La croissance de 10 % sur la dernière décennie, enviée par tout le continent africain, a ralenti. Le FMI l’estime à 6,5 % pour 2016, en raison, notamment, de la sécheresse qui a frappé le pays, la pire depuis cinquante ans. Cette sécheresse avait conduit les autorités à mettre en fonction en urgence, en novembre 2015, le tronçon de la nouvelle ligne ferroviaire entre Djibouti à Adama : 25 wagons de blé quotidiens pour approvisionner des millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire.
Et l’Ethiopie est en proie à un mouvement de contestation sans précédent. Dimanche, des affrontements entre les forces de sécurité et des manifestants à Bishoftu, au sud-est d’Addis-Abeba, ont causé la mort de 52 personnes selon le gouvernement, plus d’une centaine selon l’opposition.

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Le nouveau train est là pour rassurer les investisseurs étrangers qui, malgré des cadeaux fiscaux alléchants et une main-d’œuvre jusqu’à dix fois moins chère qu’en Chine, sont encore frileux compte tenu des lourdeurs administratives et du protectionnisme éthiopiens. Mais cette inauguration intervient à un moment où les incidents à leur encontre se multiplient, et où l’image de pays le plus stable d’Afrique de l’Est est écornée.
Mardi, une cimenterie du milliardaire nigérian Aliko Dangote et une ferme hollandaise ont été attaquées dans la région Oromia. En septembre, sept fermes horticoles avaient également été prises pour cible dans la région Amhara, dans le nord du pays. Inauguré le dernier jour du deuil national décrété par Addis-Abeba après le drame de Bishoftu, le nouveau train se veut encore, dans une période troublée, le symbole d’une Ethiopie en plein boom.
Cet article a été transmis d’Addis-Abeba par SMS, phrase après phrase, l’Internet mobile ayant été coupé dans la capitale éthiopienne, apparemment en raison de nouveaux affrontements dans les régions Amhara et Oromia.
Par Emeline Wuilbercq (contributrice Le Monde Afrique, Addis-Abeba)

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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