Règne animal – Le poisson-crapaud grogneur nocturne

Le Monde 26/09/2016

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Quel que soit l’angle par lequel vous le regardez, cet animal est incroyable. C’est un poisson, muni de branchies, donc. Mais privé d’eau, il peut respirer de l’air. Pas franchement habituel. Chez lui, il n’y a pas deux sexes, comme chez la plupart des animaux ; ou un seul, double, à la -façon des lombrics, des escargots ou des -coquilles Saint-Jacques, hermaphrodites, à la fois mâles et femelles. Non, ils sont trois : la femelle et deux genres de mâles. Les mâles dits de type 1 sont gros, construisent des nids et y attirent les femelles, dont ils fécondent les œufs. Ceux de type 2 sont beaucoup plus petits mais disposent d’organes sexuels sept fois plus gros ; ils se font passer pour des -femelles et fertilisent des œufs oubliés…

poisson-crapaud

Troisième particularité, ils sont luminescents. Leur corps est en effet couvert de photophores. Lorsqu’il mange des vargulas, un type de crustacés connu pour émettre de la lumière, le poisson se remplit de luciférine – ce composé chimique que l’on retrouve dans les lucioles. Pendant le frai, ses deux rangées de photophores, alignées sur le ventre, s’illuminent. Les Américains, dont il peuple la côte pacifique, l’ont donc affublé du joli nom de midshipman fish, autrement dit poisson-enseigne de vaisseau, en référence aux boutons brillants des apprentis -officiers de marine. Les Français se contentent de son nom latin, Porichthys notatus. Ou de celui de sa grande famille, les poissons-crapauds, -référence à sa tête peu amène.
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Mais c’est une quatrième particularité qui doit à l’animal les honneurs de la revue -Current Biology. Il chante, ou plutôt il grogne. Pas un petit bruit discret que les scientifiques capteraient à grand renfort de technologie.  » Plutôt le son d’une corne de brume, ou celui des chanteurs de gorge mongols, grave, long « , décrit Andrew Bass, -professeur de neuro-biologie à l’université Cornell (Etats-Unis), coauteur de l’article. A la saison des amours, les habitants de la marina de Sausalito, près de San Francisco, en ont le sommeil perturbé.
Car c’est la nuit que le gros mâle (20  cm) produit ses fameux grognements. Les muscles de sa vessie natatoire libèrent de longues -vibrations sonores. Parfois durant deux heures, sans interruption. Une pause de quelques secondes, et il recommence. Jusqu’à ce qu’une femelle vienne pondre dans son nid. Pourquoi la nuit ? La question taraudait -Andrew Bass et sa collègue Ni Feng, aujourd’hui à l’université Yale. Ils ont donc -reproduit en laboratoire les conditions -rocailleuses dans lesquelles vivent les -porichthys et conduit plusieurs expériences.
D’abord jouer avec la lumière. Il leur est apparu que, dans le noir permanent, le poisson conserve un rythme circadien, juste -légèrement perturbé puisque organisé sur 25  heures. En revanche, la lumière constante interrompt le fameux appel.  » Devant ce constat, nous avons tout de suite pensé à la mélatonine, raconte Andrew Bass. C’est elle qui est responsable du rythme circadien du chant des oiseaux. «  Quand les chercheurs ont administré l’hormone du sommeil aux poissons placés sous éclairage constant, ces derniers ont repris leurs grognements. L’équipe a également voulu suivre la localisation des récepteurs de mélatonine dans le circuit cérébral… et les a retrouvés précisément dans des nœuds caractéristiques, chez de nombreuses espèces, du réseau dit  » vocal acoustique « .
La démonstration paraît irréfutable. Reste pourtant une question : pourquoi la mélatonine fait-elle chanter les oiseaux le jour et grogner notre poisson-crapaud la nuit ?  » Ce sera notre prochain travail, sourit Andrew Bass. Plonger au niveau moléculaire pour -tenter de comprendre. «  Le chant des porichthys et des rossignols, bien sûr. Mais -Andrew Bass rêve :  » Les désordres du sommeil, ça ne touche pas que les poissons, non ? « 
Nathaniel Herzberg © Le Monde

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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