Il y a autant de Louis XIV que de Robin des Bois dan la « nature humaine »

Charlie Hebdo – 12/10/2016 – Antonio Fischetti –
Non, l’homme n’est pas forcément un loup pour l’homme. Une étude montre que les enfants de moins de 5 ans favorisent les dominants, mais deviennent sensibles aux inégalités à l’âge de 8 ans.
On entend souvent dire que l’être humain serait forcément égoïste, qu’on n’y peut rien, ainsi serait sa « nature ». Discours bien commode pour justifier les inégalités sociales. Certes, il suffit d’observer une cour de récré pour comprendre que les lois en vigueur y sont moins communistes que fascistes, et dictées par des Mussolini en culotte courte. Cependant, des études de psychologie de l’enfant révèlent davantage de subtilités. Ainsi, cette expérience menée par Jean-Baptiste Van der Henst, chercheur au CNRS (laboratoire sur le langage, le cerveau et la cognition). il en ressort que les enfants avantagent les dominants jusqu’à l’âge de 5 ans, puis, peu à peu, émarge une sensibilité aux inégalités qui se manifeste pleinement à l’âge de 8 ans. En clair, le gosse commence dictateur, avant de devenir Robin des Bois.
Les chercheurs ont étudié 173 enfants âgés de 3 à 8 ans. Ils leur ont demandé de regarder une saynète jouée par deux marionnettes : l’une « dominante » et l’autre « dominée », la première imposant systématiquement ses jeux à la seconde. Les enfants avaient la possibilité de donner un grand ou un petit chocolat à l’une ou l’autre des marionnettes. Avant 5 ans, la majorité des enfants donnent le plus grand chocolat à la marionnette dominante. Mais cette tendance s’estompe à partir de 5 ans, pour s’inverser carrément à 8 ans : à cet âge, la quasi-totalité des enfants favorise la marionnette subordonnée. D’autres expériences vont exactement dans le même sens : les enfants de 3 ou 4 ans favorisent les dominants, et ceux de 5 à 8 ans, les dominés.
Tout seul, comme un imbécile
img_0468Les psychologues parlent d’un « saut éthique » à l’âge de 5 ans. Ce n’est pas une affaire de cerveau qui serait plus ou moins formé et apte à décoder les situations complexes. Non, car il est prouvé que les enfants distinguent très tôt – dès l’âge de 5 à 56 mois – les cas d’injustice et les status hiérarchiques. Ce qui change, c’est leur comportements face à de telles situations. Mais pour expliquer ces résultats, il ne faut guère compter sur les justifications verbales des enfants. Du coup, les chercheurs avancent des hypothèses. Selon Jean-Baptisite Van der Henst, « on peut supposer qu’avant 5 ans les enfants sont dépendants de figures d’autorité parentales« . Avant 5 ans, les gosses ne font pas de différence entre autorité et injustice, et considèrent que tout ce qui vient des parents est forcément bon. A cet âge, la seule loi c’est « moi, moi, moi…« . Quand ils voient un enfant dominant obtenir ce qu’il désire, par exemple un jouet dérobé à un autre enfant, ils n’y voient pas d’injustice, mais la marque d’une action réussie. Et s’ils favorisent le dominant, c’est dans l’espoir de s’attirer ses faveurs.
Seulement, à 5 ans, le comportement de l’enfant commence à changer. C’est qu’il découvre les avantages de la sociabilité. Il comprend que domination et justice sont deux notions bien distinctes, et que le plus fort n’a pas toujours raison. A vrai dire, ce sens moral n’est pas totalement désintéressé. L’enfant réalise qu’il ne suffit pas de penser à soi, comme il le faisait avant 5 ans. Celui qui ne partage pas ses jouets se retrouve seul, comme un imbécile : socialement parlant, le partage est plus rentable que l’individualisme. 
Cette émergence du sens de l’équité entre 5 et 8 ans est une tendance universelle, que l’on retrouve dans toutes les études menées sur des enfants de différents pays. Elles ont au moins le mérite d’apporter des bases concrètes au vieux débat philosophique sur l’inné et l’acquis. Depuis rousseau, on s’échine à se demander si l’homme naît bon avant d’être perverti par la société ou, au contraire, égoïste avant d’être moralisé par la civilisation… Les chercheurs ne tranchent pas entre ce qui relèverait de l »‘inné » ou de l' »apprentissage social », mais ils témoignent qu' »il existe une sensibilité morale et sociale dès l’enfance« . ensuite, la culture et l’éducation font le reste. On a beau être facho jusqu’à 5 ans et socialiste à 8, on peut partir ensuite dans toutes les directions idéologiques.
4212498cEn tout cas, ces travaux montrent que l’individualisme et la soumission àsans-titre l’autorité ne sont pas irrémédiablement forgés dans nos gênes. Il y a autant de Louis XIV que de Robin des Bois dans la « nature humaine ». Et il est amusant de constater que c’est à peu près l’âge dit « de raison » (soit vers 7 ans) que l’enfant devient sensible aux inégalités. Une société qui cultive l’individualisme et la soumission à l’autorité entretien le citoyen à avoir la maturité d’un enfant de 3 ans. Vu sous cet angle, on peut dire que les valeurs de droite renvoient à un stade infantile, et celles de gauche à l’âge de raison. Dommage que les sociétés mettent plus de temps que les enfants à progresser, et encore moins qu’eux à régresser.

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