Petites phrases, piques, vacheries… La présidentielle est avant tout une guerre des mots : Les fauves sont lâchés, écoutons-les rugir !

L’obs Le Plus  10-10-2016 Par Jean Garrigues Historien
LE PLUS. Primaire de la droite et du centre, primaire de la gauche, primaire des écologistes… À six mois du premier tour de la présidentielle, chaque camp part déjà en campagne et fourbit ses armes. L’historien Jean Garrigues, auteur avec Jean Ruhlmann de « Elysée Circus. Une histoire drôle et cruelle des présidentielles », décrypte l’importance des mots en politique.
Une fois de plus, pour la dixième fois sous la Ve République, le grand barnum de la campagne présidentielle va sillonner la France et s’installer à demeure sur les plateaux de télévision et dans les réseaux sociaux.
Que retiendrons-nous de ce déferlement de discours, de débats, d’images et d’émotions plus ou moins fortes ? Essentiellement des mots, des engagements, des petites phrases ou des grandes promesses.
De la dernière campagne par exemple, on se souvient surtout de la tirade de François Hollande contre son « adversaire, le monde de la finance », dans son discours du Bourget, puis de la fameuse anaphore lors du duel télévisé du second tour : « Moi président… ».
Nul doute que ces formules, ces mots, ces procédés rhétoriques, ont été déterminants pour le conduire à la victoire. Nul doute également que l’actuelle campagne des Républicains pour la primaire est marquée par des mots, ceux de Nicolas Sarkozy invoquant « nos ancêtres les Gaulois » ou ceux d’Alain Juppé déclarant dans un documentaire télévisé qu’il « emmerde » ceux qui le trouvent trop coincés.
Des mots, rien que des mots, toujours des mots…
Les politiques, des combattants de la parole
Le bon mot a presque toujours une intention comique. André Santini par exemple s’en est fait une spécialité, souvent drôle, parfois cruelle lorsqu’il déclarait : « Chez François Bayrou, la seule chose qui décolle, ce sont les oreilles ! »
Mais les petites phrases de campagne ne fonctionnent pas simplement pour faire rire ou sourire. Toutes possèdent une dose d’agressivité qui leur confère une grande utilité politique, et qui fait des candidats, ou de leurs sbires, de véritables combattants de la parole. C’est d’autant plus vrai dans la configuration du débat d’entre-deux tours, sorte de duel sans merci arbitré par le tribunal de l’opinion. Il suffit de lire le portrait comparé du debater Mitterrand par son principal adversaire de 1974 et 1981 pour s’en convaincre :
« Ce n’est pas un stratège comme de Gaulle ni un pugiliste comme Pompidou. C’est un escrimeur, un bretteur… Il se tient sur la défensive, et guette l’occasion. Quand une brèche s’ouvre, il attaque, et son coup de fleuret peut être fulgurant. »
Valéry Giscard d’Estaing savait de quoi il parlait, lui qui avait précisément gagné son duel de 1974 grâce à sa formule : « Vous n’avez pas le monopole du cœur… », puis qui avait perdu celui de 1981 lorsque François Mitterrand, accusé d’être le « candidat du passé », lui avait perfidement rappelé qu’il était « le président du passif ». Et l’on se souvient qu’en 1988 le président socialiste avait déstabilisé son challenger Jacques Chirac par cette réponse toute simple :
« Vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier ministre. » Vidéo
Dans ces conditions, les mots cinglants mettent non seulement en valeur la supériorité de celui qui les délivre, mais entendent aussi fédérer derrière lui la « communauté des rieurs »… qui sont souvent des électeurs ! Ils ont donc toute leur place dans la panoplie offensive d’un candidat. C’est pourquoi Aquilino Morelle, plume de François Hollande, compare son champion à d’autres candidats en ces termes :
« Mélenchon et les autres font dans l’attaque frontale, l’uppercut, le direct. Mais François, c’est peut-être l’unique qui pratique ça : le crochet. Ça commence comme une petite blague, on croit qu’il va s’égarer et ‘bam !’, prends ça ! »
Le mot qui touche sera donc souvent offensif, même s’il revêt les atours du comique. Ainsi lorsque François Mitterrand commentait en 1981 l’entrée en campagne du candidat-président : « Giscard a présenté sa candidature, on attendait plutôt qu’il nous présente ses excuses ».
Les mots, une ressource stratégique de premier ordre
Comme le souligne Guillaume Bachelay, sniper verbal d’élite, inventeur du sobriquet « Guimauve le Conquérant » appliqué à François Hollande (« Fraise des bois » était de Laurent Fabius et « Flamby » d’Arnaud Montebourg) : « Une bonne vanne doit ramasser un contenu, sinon c’est une blague ».
Dans cette sorte de « long entretien d’embauche » qu’est l’élection présidentielle, les mots offrent une ressource stratégique de premier ordre, et les « bons mots » plus encore, tant ils cherchent à conforter les soutiens, convaincre les indécis, écorcher voire neutraliser les adversaire(s). Souvent en effet les mots cinglants peuvent être des mots sanglants, comme ce fut le cas notamment lors des duels fratricides de premier tour à droite ou lors des primaires de la gauche en 2006 et 2011.
« Giscard, on va le crever », s’exclamait Charles Pasqua, porte-flingue de Chirac en 1981. Ce dernier disait en 1995 de son « ami de trente ans » Edouard Balladur, le « traître », qu’il était « un remède contre l’amour ». On peut aussi rappeler cette réflexion d’Arnaud Montebourg lors de la campagne de Ségolène Royal en 2006 : « Elle n’a qu’un défaut : son compagnon ». Ou les amabilités de Martine Aubry envers le même François Hollande en 2011 : « On ne pourra pas battre une droite dure si on est une gauche molle ».
En dernier recours, c’est souvent le meilleur usage du mot qui l’emporte, car l’habileté rhétorique contribue à façonner la stature du candidat, chef de meute et escrimeur de premier plan. Dans ce registre, le général de Gaulle fut un maître en 1965, opposé à François Mitterrand, qu’il avait surnommé « le Rastignac de la Nièvre » et qui allait devenir lui aussi un orfèvre en matière de bons mots.
Les bons mots ne sont pas que des gadgets de campagne
Ce serait une grossière erreur que de considérer les bons mots et les petites phrases comme des gadgets de campagne tout juste bons à amuser la galerie et à faire le buzz, voire même comme le symptôme de la politique du vide, d’un espace public en voie de dérilection, voire de « trumpisation ».
S’il est vrai que l’hyper-communication et les réseaux sociaux ont démultiplié l’usage du bon mot, et l’ont souvent trivialisé à outrance, il ne faut pas oublier pour autant à quel point les formules et les petites phrases sont des jalons essentiels d’une campagne, poursuivant des finalités précises qui font bien souvent avancer le débat, voire bousculent les lignes.
À ce titre, ils relèvent d’un registre de langage à part entière, et donc appellent un décryptage qui va au-delà de l’amusement produit. Il y a bien des façons de raconter les campagnes présidentielles, et c’est pourquoi nombre d’historiens, de politologues, de journalistes, voire de romanciers s’y sont frottés. Mais il semble que les « mots » sont la meilleure façon de revisiter et de comprendre ces moments politiques majeurs, ce grand « Élysée Circus ».
C’est une approche non seulement originale et ludique mais surtout profondément ancrée dans la tradition politique de notre pays, depuis l’Ancien Régime. Et de nos jours, la campagne présidentielle à la française, c’est d’abord et avant tout une « guerre des mots » pour conquérir l’Élysée. C’est une réserve inépuisable de boutades, de piques, d’attaques, de vacheries, de jeux de mots sanglants ou grinçants, parfois féroces, grossiers ou subtils, superficiels ou profonds, et qui tous ont pour but de provoquer le rire ou le sourire, l’enthousiasme, mais aussi et surtout de gagner la compétition.
Les fauves sont lâchés, écoutons-les rugir !
Édité par Sébastien Billard

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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