Déficits : laxisme de droite et rigueur socialiste

Charlie Hebdo – 20/10/2016 – Jacques Littauer –
Les principaux candidats à la primaire de la droite et du centre l’ont déjà annoncé : s’ils sont élus, ils laisseront filer les déficits publics « dans un premier temps » afin de pouvoir mener leur politique de baisse d’impôts.  A l’inverse, le président « socialiste » François Hollande a mené avec constance une politique d’austérité budgétaire néfaste à l’emploi. 
« La dette française à 2 100 milliards : pourquoi c’est vraiment grave » : tel était le titre du Figaro le 30 septembre dernier, au moment de la présentation du dernier budget du quinquennat. Sous-entendu un air connu : la gauche laisse filer les déficits, tandis que la droite serait synonyme de rigueur budgétaire. En fait, c’est plutôt l’inverse qui se produit : la droite creuse les déficits en distribuant des baisses d’impôts, tandis que les socialistes, soucieux d’orthodoxie comptable ou de plaire à Bruxelles (on ne sait jamais vraiment), veillent à maîtriser les déficits publics. 

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C’est net si on compare les deux deniers quinquennats : sous Nicolas Sarkozy, la dette a véritablement explosé, passant de 1 205 milliards d’euros en 2007 à 1 900 milliards d’euros en 2012 (soit de 64 % à 90 % du PIB). Bien sûr, cette évolution est en partie due à la récession de 2009 qui a suivi la crise des prêtes subprime aux États-Unis. Mais selon un rapport de la Cour des comptes, seul un tiers du déficit public sous Sarkozy est imputable à la crise, les deux autres tiers étant la conséquence des choix économiques et politiques du président, qui a tout misé sur la baisse des impôts pour stimuler l’économie, ainsi que le prévoyait sa loi Tepa (travail, emploi et pouvoir d’achat) votée en début de mandat (défiscalisation des heures supplémentaires, réduction des droits de succession, baisse de l’ISF…). L’idée alors était celle de la théorie (jamais vérifiée) dite « du ruissellement », selon laquelle les réductions d’impôts accordées aux hauts revenus bénéficient à l’ensemble de la population sous forme d’emplois plus nombreux (les chirurgiens embauchent des femmes de ménage ou des jardiniers…).
Sous Hollande, en revanche, la dette a beaucoup moins augmenté (+ 200 milliards), grâce à une politique de hausse d’impôts, à commencer par l’impôt sur le revenu. Certes, quand on lit que le déficit annuel est de 70 milliards d’euros en 2015 (soit 3,5 % du PIB), on peut se demander pourquoi l’État n’est jamais capable d’équilibrer son budget. Mais il ne faut pas oublier que les prélèvements effectués par l’État viennent freiner l’activité et alimenter le chômage. Ainsi les macroéconomistes de l’OFCE* ont calculé que la politique de rigueur menée par François Hollande durant son quinquennat aura coûté 0,8 point de PIB chaque année. Cela peut paraître peu mais ce qui explique à soi tout seul l’échec de François Hollande sur le front du chômage, avec 5 500 000 chômeurs inscrits à Pôle emploi, soit 500 000 de plus qu’au moment de son élection.
Enfin il ne faut pas oublier que la dette permet de faire des investissements utiles pour le pays que les investisseurs privés ne souhaitent pas ou ne peuvent pas faire. Et aux taux très bas (et même négatifs) auxquels l’État français s’endette actuellement, il devrait se lancer dans des plans ambitieux, par exemple dans tout ce qui concerne la transition écologique (rénovation des bâtiments, transports collectifs, agriculture biologique…). En vérité, la France ne s’endette pas assez en ce moment !
a318017bFinalement le problème est donc que deux mauvaises politiques sont menées : des cadeaux fiscaux pour les riches sous la droite (et ce n’est pas près de s’arrêter puisque Juppé veut supprimer l’impôt sur la fortune), et des politiques d’austérité sous la « gauche ». Si l’on voulait vraiment réduire le déficit sans plomber l’économie, il faudrait s’en prendre à ce grand tabou de la société française qu’est le patrimoine. En effet, il est souvent inactif économiquement, comme dans l’exemple du patrimoine immobilier. Et il est très concentré : selon Thomas Piketty, 10 % des français possèdent à eux seuls 60 % du patrimoine national (les 50 % les moins fortunés n’en possédant qu’un maigre 5 %), et en plus, il est hérité dans deux cas sur trois. Ainsi, un petit impôt prélevant 1 % des patrimoines entre 1 et 5 millions d’euros rapporterait 2 % de PIB, soit plus de la moitié du déficit budgétaire. Les Français, qui se disent très sensibles à la question  de la dette et des inégalités,y ont-ils prêts ?
OFCE : organisme indépendant de prévision, de recherche en analyse économique : macroéconomie, croissance, systèmes de protection sociale, fiscalité, politiques …

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