La droite et le péril bobo

Charlie Hebdo – 19/10/2016 – Guillaume Erner –
Nicolas Sarkozy fait campagne contre eux, ces bobos bien pensants qui achètent des œufs frais dans leur panier d’osier, Marine Le Pen les déteste, et Jean-Luc Mélenchon préfère se réclamer des prolos. Tout laisse à croire qu’ils seront au cœur du prochain scrutin. 
A la présidentielle, on n’apporte pas sa voix à une personne. On vote pour ou contre des personnages imaginaires. Dans cette catégorie, il y eut le français qui se lève tôt ou bien encore le plombier polonais. Pour 2017, le nouveau repoussoir à pour nom le « bobo. Les discours se succèdent et cette élection devient un référendum antibobos. Pourquoi cet acharnement ?
boboTrès jeune, le bobo était gentiment moqué. Le mot -« bourgeois bohème »-, on le doit à un journaliste du New York Times, David Brooks, dans un livre publié en 2000, assez malin mais pas forcément gentil sur le bobo. Plutôt de droite, Brooks voulait se payer ces nouveaux urbains fiers de leur conscience morale, ayant le cœur plutôt à gauche et les portefeuille à droite. C’est un peu cela la vraie rupture sociologique : les bourgeois ont changé. Jadis, ils avaient de l’argent donc ils votaient à droite et avaient un mode de consommation statutaire. Du style : une grosse berline comme papa, un beau costume comme papa aussi, et tout une série de babioles destinées à marquer leur réussite, de l’argenterie de maman au fauteuil Louis XV. La nouvelle génération bourgeoise se singularise de la précédente parce qu’elle vote PS. C’est elle qui a fait élire Anne Hidalgo et fait la guerre à la bagnole, elle encore qui préfère le design à l’antique.
L’envers imaginaire du peuple.
boboComme n’importe quel concept depuis celui du prolétariat jusqu’à celui de dominant, personne n’incarne le bobo à lui tout seul. Mais l’évolution est sensible. L’apparition de cette nouvelle « classe sociale » donne lieu à des explications divergentes. Pour les uns, les bobos sont les petits-enfants des soixante-huitards. Jadis ils étaient à gauche, mais ils n’ont conservé de cette origine qu’un vague sens moral qui leur donne bonne conscience et ne leur coûte pas (trop) cher. Genre être prêts à accueillir des migrants chez les autres. Thèse alternative : ils incitent la société à (se) bouger sur de vrais sujets tels que l’écologie. En s’installant dans des quartiers prolos depuis Saint-Ouen jusqu’à la Croix-Rousse à Lyon, ils contribuent à accroître la mixité sociale.
1843200_198f0f72-4df0-11e1-b4d0-00151780182c_1000x625Les bobos sont-ils des progressistes ou de sacrés faux-culs ? Pour les partis politiques, en tout cas, ils sont bien utiles, parce qu’ils constituent l’envers imaginaire du peuple. C’est le rôle qu’ils jouent au sein du discours de Nicolas Sarkozy. A mesure que ses propositions se radicalisent, draguent l’électorat FN, ses propos mettent en scène les bobos comme instance de validation à l’envers, autrement dit, « être pour tout ce qu’ils sont contre« . Pour la suspension de l’État de droit, la défense des racines chrétiennes de la France et la dépénalisation du cannabis. Avec un argument qui pèse, sur le plan rhétorique : cette petite minorité a beau avoir l’oreille des médias – les journalistes sont des bobos par excellence -, elle doit s’effacer devant la voix du peuple. Patrick Buisson ne dit pas autre chose dans son dernier  ouvrage, au titre évocateur : La Cause du peuple. Comprenez : pas la cause du bobo, moteur d’un progrès nocif pour la France, depuis le mariage pour tous jusqu’à la carte d’identité pour tous.
Derrière cette rhétorique se trouve un double mensonge. D’une part, rien ne permet d’opposer le peuple aux bobos. Depuis quand le libéralisme en matière de mœurs serait-il l’apanage des bourgeois ? Personne n’a encore osé affirmer qu’au sein des manifestations hostiles au mariage gay se trouvaient de nombreux prolos. Quant aux immigrés protégés par les bobos, qui sont-ils sinon un pan nouveau du prolétariat ? Mais il y a un autre mensonge sous-jacent. L’idée selon laquelle les bobos seraient coupé de la réalité, que les politiques s’imposeraient  en raison du bon sens populaire, contre les fantasmes de ces fausses élites. Une vraie erreur logique, comme s’il existait un « réel » devant lequel s’incliner, un réel fan de clochers d’églises, de familles hétérosexuelles et de petits enfants blonds. Comme si ce réel là, en somme, n’était pas un mythe supplémentaire destiné à justifier toute politique bien à droite, à la « fataliser ». Inutile en effet d’avoir des veste en coton bio et de mâcher du quinoa pour penser que l’enfermement des fichés S est une mesure aussi vaine qu’impraticable. Parfois, les bobos ont raison, et tant pis si ça fait mal.

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