Les décodeurs : les intox du deuxième débat de la primaire à droite

Le Monde | 04.11.2016
Réfugiés, terrorisme, éducation : Retour sur plusieurs déclarations des candidats au cours de la deuxième émission consacrée au scrutin jeudi 3 novembre

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Les sept candidats à la primaire de la droite ont débattu pour la deuxième fois jeudi 3 novembre sur BFM-TV, RMC, i-Télé et Dailymotion. Ils y ont confronté leurs positions sur des sujets variés, de l’immigration à l’éducation en passant par l’Europe ou le terrorisme. Au prix de certaines contrevérités. Décryptages.
Jean-François Copé sur les migrants
CE QU’IL A DIT :
« On est aujourd’hui le premier “hot spot” [centre d’accueil et d’orientation des migrants] d’Europe. »
POURQUOI C’EST FAUX
Tout d’abord, la France ne dispose, à proprement parler, d’aucun « hot spot ». Ce terme désigne les centres ouverts depuis 2015 en Grèce et en Italie pour accueillir les demandeurs d’asile avant de les répartir dans les différents pays d’Europe.
Jean-François Copé voulait peut-être faire référence aux migrants qui attendent le passage vers le Royaume-Uni dans le camp de Calais, démantelé à la fin d’octobre ? Si leur nombre exact est inconnu, ils n’étaient pas plus de 8 000. Soit bien moins que le nombre total de migrants actuellement accueillis dans les cinq « hot spots » grecs ou les quatre centres italiens. Et encore, ceux-là ne représentent qu’une infime minorité des centaines de milliers de migrants entrés ces dernières années en Grèce et en Italie, souvent dans le but d’émigrer vers le reste de l’Europe (155 399 sont entrés en Grèce durant les quatre premiers mois de 2016).
Enfin, si l’on parle de l’accueil total des demandeurs d’asile, la France est bien loin de l’Allemagne en la matière (80 000 contre 1,1 million de demandes d’asile en 2015).
Nicolas Sarkozy sur Sangatte
CE QU’IL A DIT :
« [En 2002], j’ai renvoyé les 4 000 personnes présentes à Sangatte en Angleterre. »
POURQUOI C’EST EXAGÉRÉ
Tout d’abord, ce ne sont pas 4 000, mais 1 000 personnes qui ont été renvoyées après la fermeture du camp de Sangatte, en novembre 2002. Mais Nicolas Sarkozy exagère surtout son rôle dans ce démantèlement en tant que ministre de l’intérieur. Celui-ci a pris bien plus de temps qu’il ne l’assure, et lui-même expliquait en mai 2002 : « Une fermeture précipitée créerait pour la population plus de problèmes de sécurité qu’elle n’en résoudrait. »
En outre, la fermeture du camp n’a fait que déplacer le problème : des centaines de migrants sont restés dans les environs de Calais, constituant progressivement une première « jungle ». Celle-ci fut à nouveau démantelée par Nicolas Sarkozy, devenu président, en 2009, sans grand succès : une opération similaire aura lieu en 2014, deux fois, sans plus de réussite. La « jungle » se reconstitue à chaque fois en quelques semaines.
François Fillon sur les demandeurs d’asile à Calais
CE QU’IL A DIT :
« Une immense majorité personnes à Calais ne sont pas en réalité des demandeurs d’asile. »
POURQUOI C’EST FAUX
François Fillon se trompe dans son affirmation. En réalité, 80 % des personnes mises à l’abri dans des centres d’accueil et d’orientation (CAO) en France depuis octobre 2015 sont bien des demandeurs d’asile, selon l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). « Le fait que 70 % d’entre elles se soient vu octroyer une protection (statut de réfugié ou protection subsidiaire), soit le double du taux de protection au niveau national, démontre que la situation à Calais est bien, pour l’essentiel, une question de droit d’asile », ajoute l’Ofpra.
Ces statistiques ne sont pas exhaustives, mais donnent néanmoins une tendance nettement contraire à celle avancée par François Fillon.
Nicolas Sarkozy sur la légitime défense des policiers
CE QU’IL A DIT :
« Aujourd’hui pour [qu’un policier puisse] faire usage de son arme il faut qu’un délinquant tire sur un policier. »
POURQUOI C’EST FAUX
L’ancien chef de l’Etat propose qu’un policier puisse faire feu simplement lorsqu’un malfaiteur sort une arme, sans lui tirer dessus. Contrairement à ce qu’il affirme, il n’y a pas de critères strictement définis en la matière. La notion de légitime défense des policiers est laissée à l’appréciation du juge. L’usage des sommations et l’armement du ou des agresseurs peuvent entrer dans le cadre des débats judiciaires, mais ne sont pas des conditions exclusives.
Un rapport de la commission des lois du Sénat en 2013 notait que la jurisprudence tient généralement compte des contraintes des forces de l’ordre et que « seuls quelques cas d’usage des armes ont donné lieu à des mises en cause et les condamnations ne dépassent pas quelques cas ».
Sans nier les risques auxquels les forces de l’ordre s’exposent et l’épreuve que peuvent représenter des procédures judiciaires et administratives (ainsi que leur lot d’incertitudes) pouvant faire suite à l’emploi d’armes à feu, Nicolas Sarkozy se trompe. Un policier menacé peut tout à fait se défendre aux yeux de la loi.
Bruno Le Maire sur l’intervention militaire en Libye
CE QU’IL A DIT :
« Je trouve surprenant d’avoir envoyé des troupes au sol en Libye. »
POURQUOI C’EST PLUTÔT FAUX
L’ex-ministre de l’agriculture a évoqué des troupes françaises au sol pendant l’intervention en Libye en 2011. Pourtant, l’armée française n’a pas déployé de combattants au sol à proprement parler. Quelques agents de liaison ont effectivement été employés ainsi qu’un nombre limité de soldats pour guider les raids aériens, mais ce n’est pas comparable, par exemple, au déploiement des troupes françaises au sol en 2013 au Mali.
Nicolas Sarkozy et le Front national
CE QU’IL A DIT :
« J’ai toujours été opposé au front républicain. »
POURQUOI C’EST FAUX
Nicolas Sarkozy est effectivement l’inventeur du « ni-ni », cette stratégie opposée au « front républicain » qui consiste à ne pas choisir en cas de duel entre le PS et le FN, expérimentée par l’UMP pour la première fois lors des cantonales de 2011.
Toutefois, avant cette date, il est arrivé à Nicolas Sarkozy d’appeler à voter pour la gauche afin de faire barrage à l’extrême droite. Lors des élections municipales partielles de 2009 à Hénin-Beaumont, la droite a ainsi appelé à voter pour le candidat de la gauche au détriment du FN. Nicolas Sarkozy a en effet tranché en faveur d’une « consigne de vote pour un candidat républicain », notait à l’époque Le Figaro.
Bruno Le Maire et le niveau de lecture des écoliers
CE QU’IL A DIT
Le candidat à la primaire a déclaré que « 20 % des élèves qui rentrent au collège ne maîtrisent pas correctement la langue française. »
POURQUOI C’EST TROMPEUR
Ce n’est pas la première fois que Bruno Le Maire sort ce chiffre en le présentant de la mauvaise manière. Environ 18 % des élèves de CM2 ne maîtrisaient effectivement pas les compétences attendues en lecture en 2013, selon les statistiques du ministère de l’éducation nationale. Mais il est faux d’affirmer qu’il s’agit d’écoliers qui ne maîtrisent pas la langue française. Sur la compétence « lire », il est notamment attendu à ce niveau de savoir « dégager le thème d’un texte, repérer dans un texte des informations explicites, inférer des informations nouvelles (implicites), repérer les effets de choix formels ».
L’analphabétisme, soit le fait de ne pas pouvoir, à 15 ans, comprendre, lire ou écrire un texte court en rapport avec la vie de tous les jours, concerne 1 % de la population.
François Fillon et le niveau des élèves en CM2
CE QU’IL A DIT
« La situation est catastrophique, 40 % des élèves de CM2 ne maîtrisent pas les fondamentaux. »
POURQUOI C’EST EXAGÉRÉ
Si l’on reprend les statistiques de l’éducation nationale pour l’année 2013, ce sont en réalité environ 20,2 % des élèves qui ne maîtrisent pas les compétences du socle commun en lecture, écriture et étude de la langue et 29,1 % en mathématiques et en sciences en CM2.
Maxime Ferrer Journaliste au Monde
Adrien Sénécat Journaliste aux Décodeurs
Maxime Vaudano Journaliste au Monde.fr
Samuel Laurent Responsable des Décodeurs – Vérifications, contexte, données.
Les décodeurs du Monde.fr vérifient déclarations, assertions et rumeurs en tous genres ; ils mettent l’information en forme et la remettent dans son contexte; ils répondent à vos questions.

 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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