Le rêve anglais des parias de Calais

Charlie Hebdo – 02/11/2016 – Jean-Yves Camus –
La Grande-Bretagne agit comme un aimant sur les migrants qui transitent par la France et qui se regroupent dans la région de Calais. Mais davantage qu’un eldorado, elle est un lieu de précarité sociale, donc une forme d’illusion que l’ultralibéralisme a réussi à imposer comme une vérité.
Qu’est-ce qui peut pousser des centaines de réfugiés à chercher, chaque jour, à traverser la Manche au péril de leur vie ? Pour certains, la manière dont la France les traite les pousserait à y rester le moins possible et à chercher mieux ailleurs. On peut émettre toutes les critiques que l’on veut sur la politique du droit d’asile dans notre pays, mais la véritable raison qui pousse les migrants à vouloir rejoindre la Grande-Bretagne est autre : c’est une question de modèle de société et d’opportunités économiques appréciés sur le court terme. C’est un choix réfléchi que de vouloir passer la Manche. En général, il est prévu dès le départ du pays d’origine et il n’existe que deux variantes : l’arrivée en Allemagne pour ceux qui y ont déjà des relations, ou en Scandinavie. Le passage par la France est ensuite dicté par la géographie.
migrants-relogesPourquoi Londres fait-elle figure de paradis ? Ce n’est pas parce que la procédure de demande d’asile y est plus simple qu’en France ni que les allocations y sont supérieures, mais parce que le temps d’attente est plus court et que, surtout, beaucoup d’immigrants choisissent de ne pas demander l’asile. Ils restent sur le territoire britannique comme clandestins, sachant parfaitement que l’ultralibéralisme qui continue à ,régner chez nos voisins leur permettra d’enquiller les petits boulots de survie, pour un salaire dérisoire, mais avec une petite chance que le »rêve britannique », au sens où l’on dit le « rêve américain », leur permette de sortir gagnants de leur période de galère. Grosse différence de projet sociétal : la France s’accroche, et elle a raison, à l’idée que l’arrivant doit s’intégrer durablement dans la société, qu’il vient pour « faire souche » , qu’il doit devenir un citoyen comme un autre. Le modèle anglais est bien plus pragmatique : l’immigrant est une force de travail et s’il veut s’intégrer, c’est bien, s’il veut vivre à la marge, ce n’est pas vraiment un problème. S’il veut ne prendre son séjour que comme un tremplin vers les États-Unis, pourquoi pas.
Nous refusons, en France, d’institutionnaliser ces communautés ethnico-religieuses qui, chez notre voisin, servent de structures d’accueil aux migrants et aux réfugiés. Car la communauté protège et enferme à la fois. Elle protège le nouvel arrivant parce qu’elle amortit le choc des cultures, qu’elle permet une socialisation évitant l’isolement. Elle enferme parce qu’elle assigne l’individu à son origine et parce qu’il peut aussi ne pas avoir pire exploiteur que le passeur, le logeur et l’employeur « au noir », le fait qu’il soit un compatriote n’empêche pas l’esprit de lucre de prendre le dessus. La remise en question du multiculturalisme n’est pas à l’ordre du jour outre-Manche. Notre conception de la laïcité, et en particulier notre rapport à l’islamisme, non plus. Ne feignons pas de croire que les réfugiés et les migrants ignorent cela quand ils élaborent leur projet de départ. Ajoutons que pour certains des liens historiques avec la sphère d’influence britannique (Soudanais, Pakistanais et Afghans) et le rôle de l’anglais comme la langue rudimentairement connue, et les avantages comparatifs de la Grande-Bretagne sont évidents. 
En fonction de tout cela, il est évident que si les accords du Touquet ne sont pas évidents du point de vue technique (lieu des contrôles de fret, charge du traitement de la demande d’asile selon qu’elle est déposée avant ou après le départ vers l’Angleterre), le problème qu’ils posent est en fait idéologique. La Grande-Bretagne fausse en effet le principe central de l’orthodoxie libérale chère aux conservateurs : son économie tire profit des clandestins, mais elle s’oppose à leur libre circulation. Le piège politique, pour les associations qui plaident pour le libre droit d’installation, est d’ailleurs que la liberté absolue de circuler est aussi celle de choisir le moins-disant social. Que le slogan « No Borders » est une belle utopie internationaliste mais qu’il aboutit, ici et maintenant, au triomphe du seul espace politique qui ait réellement aboli les frontières : celui du marché, seul espace politique qui ignore les frontières parce que l’homme n’y est qu’un agent économique. Le traité du Touquet est un accord bilatéral.Il doit, du point de vue français, être renégocié, et ce sera sans doute plus facile après le « Brexit » qu’avant. Mais quoi qu’il en soit, puisqu’il est illusoire de croire que le gouvernement de Theresa May se suicidera poliitquement en ouvrant grandes les portes de son pays, le Channel restera, pour ceux qui croient au « rêve britannique », un cul-de-sac.

accord-du-touquet_5392233

Et les Shadoks démantelaient – Par Iegor Gran – 04/11/2016
sans-titreLe campement de migrants de Stalingrad a été évacué ce matin. Direction la banlieue et la province. Loin des yeux des bobos, loin du cœur de la République. On refile la patate chaude au département voisin. Comparons la rapidité d’intervention à Paris (c’est la 29 eme évacuation en un peu plus d’un an !) à la lenteur de Calais. Le prix du mètre carré donne des ailes, apparemment. Ça pulse ! On jette les maigres affaires dans les bennes à ordures, on nettoie la place comme après un marché, on oublie. Dans trois semaines, ce sera rebelote. Au passage, on délivre une OQTF (obligation de quitter le territoire français) à ceux qui n’ont pas déposé de demande d’asile, pour les inciter à se dissoudre dans la nature et la clandestinité. L’affligeante routine parisienne montre tout le désarroi technocratique et lâche de cette « France, reine des nations » (Labiche, ironique), incapable de digérer avec un minimum de dignité et d’efficacité un relativement faible ruisseau de réfugiés quand on le compare aux fleuves que se mangent ses voisines (Allemagne, Italie, Grèce). Qu’on ne me dise pas qu’on n’en a pas les moyens. Doit-on rappeler que chaque année jusqu’en 1997, la France accueillait, équipait, nourrissait et distrayait près de 200 000 bidasses au sein du service national ? Ah oui, c’est pas pareil, ils étaient blancs.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Europe, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.