Livre – Ce que l’argent ne saurait acheter

Savoir changer.org –   – Laureline Amanieux. –
129720_couverture_hres_0Date de parution 02/10/2014 – 22.00 € –  336 pages – EAN 9782021173239
Michael Sandel, le plus célèbre professeur de Sciences politiques à Harvard, a publié un essai pertinent  Ce que l’argent ne saurait acheter, nourri d’exemples inattendus. Sandel donne des exemples de notre vie courante : voies rapides payantes des autoroutes, revente de billets de concerts, achats d’une place dans une file d’attente, ou même de bébés… Il rappelle que pour les économistes, l’argent serait neutre moralement, un simple « deal » entre acheteur et vendeur. Est-ce bien vrai ?
Sandel prend ainsi l’exemple d’écoles américaines où pour améliorer les résultats scolaires d’enfants en difficultés, sociales et scolaires, on leur propose de les payer deux dollars pour chaque livre lu. Mais que se passe-t-il si l’argent n’est plus donné ? Deux résultats sont possibles : les élèves développeraient l’amour de la lecture à force de lire dans le meilleur des cas, ou bien ils s’arrêteraient de lire, et le principe même de la lecture serait corrompu : les émotions, le goût de la beauté, le développement d’une réflexion, tout cela serait effacé par le désir de gagner de l’argent. La passion de lire n’aura pas été acquise.
Cependant, Sandel raconte des cas où la proposition de tirer un bénéfice financier d’une activité humanitaire ou dédiée à la collectivité a généré une baisse d’efficacité dans les résultats obtenus, au lieu d’augmenter la motivation des volontaires, car, heureusement, certaines choses ne peuvent s’acheter : l’engagement, le don, le sacrifice pour un intérêt collectif par exemple.
Aussi devrions-nous nous demander si certains domaines ne devraient pas restés, le plus possible, à l’abri de fortes transactions financières : en particulier ceux de l’éducation, de la santé, de la sécurité… L’argent vient en effet changer la nature même de l’activité, et atténuer les valeurs morales, les évacuer parfois. Les idéaux sont alors érodés si l’activité qui les porte est transformée en opération commerciale.
Le domaine qui a été le plus érodé par le fait qu’on puisse désormais quasiment tout acheter, selon Sandel, c’est le sens de la communauté, car il n’existe plus assez de lieux publics ou d’évènements, permettant aux différentes classes sociales de se mélanger : en payant plus cher, les privilégiés se retrouvent entre eux, et les plus démunis aussi.
Sandel nous interroge ainsi : est-ce qu’on veut une société où tout est à vendre ? Ou est-ce qu’il y a des valeurs morales et des activités civiques que l’argent ne doit pas pouvoir acheter ? Très clairement un livre qui mérite de l’être en tous cas…
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Les limites morales du marché : préface de Jean-Pierre Dupuy :
Nous savons bien que l’argent ne saurait tout acheter. Et pourtant, la marchandisation des biens et des valeurs progresse sans cesse. Mais c’est en Amérique que cela se passe, pensons-nous. Là-bas, les écoles en sont à payer les enfants s’ils ont de bonnes notes ; les entreprises paient les travailleurs qui font des efforts pour améliorer leur santé… Serions-nous à l’abri de ces dérives ?
Nous savons bien que l’argent ne saurait tout acheter. Et pourtant, la marchandisation des biens et des valeurs progresse sans cesse. Mais c’est en Amérique que cela se passe, pensons-nous. Là-bas, les écoles en sont à payer les enfants s’ils ont de bonnes notes ; les entreprises paient les travailleurs qui font des efforts pour améliorer leur santé… Serions-nous à l’abri de ces dérives ?
Nous sommes en réalité déjà contaminés. Il est mal de vendre le droit de faire du tort aux autres. Pourquoi alors acceptons-nous l’une des mesures phares sur le changement climatique, à savoir le marché des droits à polluer, qui permet à certains d’aller au-delà de leur permis d’émission en payant ceux qui se restreignent davantage ?
Nous ne confondons pas l’amour vénal et l’amour tout court. Pourquoi alors acceptons-nous que l’INSEE inclue dans la richesse nationale le temps que les parents passent à s’occuper des enfants au tarif de la baby-sitter ? Nous n’avons pas encore réfléchi à ce que devrait être la place du marché dans une société démocratique et juste. Ce livre, déjà un best-seller mondial, nous y aide puissamment.
Retrouvez Michael Sandel dans une vidéo lors d’une table ronde au Collège des Bernardins. Cliquez ici.
Michael J. Sandel est l’un des plus importants philosophes américains. Il est professeur de philosophie politique à l’université Harvard. Il est l’auteur de Le Libéralisme et les limites de la justice (Seuil, 1999), une des critiques les plus incisives de la Théorie de la justice de John Rawls (Seuil, 1987).

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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