Trumpmania – Les illusions américaines des nationalistes d’Europe

Charlie Hebdo – 18/01/2017 – Jean-Yves Camus –
Comme avec Poutine, l’extrême-droite commet une erreur de jugement vis-a-vis de Donald Trump. Elle ne comprend pas que tous les deux n’ont qu’une chose en tête : la puissance de leurs pays respectifs. Donc l’affaiblissement de l’Europe en tant que continent et puissance politique, économique et militaire. 
Qu’est-ce qui a poussé Marine Le Pen à aller chercher (en vain), à New York, l’adoubement de Donald Trump ? Une mode consistant, chez les nationalistes des pays européens, à admirer l’homme qui a déjoué tous les pronostics en devenant président des États-Unis. Celui qui, comme eux, a promis de « renverser la table » et qui dit aux classes populaires ce qu’elles veulent entendre. Ce serait un beau brevet d’honorabilité pour le FN d’être photographié aux côtés de l’homme le plus puissant du monde car, pour aussi détestable qu’il soit, c’est un populiste opportuniste et réactionnaire mais pas un fasciste. Mais à regarder de près, cette « trumpmania » est malvenue, si on la considère du point de vue même que prétend défendre le FN, celui de « la Nation » et des « intérêts des français ». 
En effet, la composition de la nouvelle administration le démontre, Trump fait la part belle au monde de l’argent, du très gros argent. Normal, c’est le sien, et les gros contributeurs des candidats américains sont rarement dans le besoin. Mais 220px-30hudsonest-ce bien cela qu’il faut prendre comme modèle quand on veut défendre les « petits » contre les « gros » ? Évidemment non. Et quand on se réclame du « patriotisme économique », doit-on se réjouir de l’entrée en fonctions de patrons du privé qui dirigeaient des entreprises concurrentes des nôtres ? Exxon avait des intérêts opposés à ceux de nos compagnies pétrolières : est-ce que son « boss », devenu secrétaire d’État, jugera la politique étrangère à l’aune des intérêts des pétroliers américains ou de notre secteur énergétique et des emplois qui vont avec ? On le sait d’avance. Le secrétaire au Trésor vient de Goldman Sachs (photo ci-contre du siège à Manhattan – New York), que le FN vilipendait voici peu pur avoir embauché Barroso. cette banque symbolise tout ce que le parti déteste : la finance cosmopolite. On m’objectera qu’elle a joué un rôle majeur dans la fusion Sanofi-Adventi, qui a renforcé le poids de l’industrie pharmaceutique française. Au prix de bien des suppressions d’emplois puisque, comme toute banque d’affaires, Goldman Sachs travaille dans l’intérêt capitalistique de ses clients, pas pour créer des postes, fussent-ils réservés aux nationaux. Enfin, le nouveau secrétaire au Commerce, outre qu’il ait aidé l’ancien maire de New York à privatiser des services municipaux, a fait fortune dans une forme de capitalisme prédateur consistant à investir dans des secteurs en difficulté, aux USA mais aussi en Europe (France comprise), et à retrouver sa mise au prix de restructurations impitoyables pour le monde que dit défendre le FN, celui des ouvriers.
La logique de l’économie de marché est féroce, mais le protectionnisme aussi. On ne peut reprocher au président élu des États-Unis de vouloir taxer les véhicules importés pour que les firmes automobiles américaines recréent des emplois en fabriquant les voitures dans leur pays. Mais il faut être conséquent : si cette mesure est votée, elle touchera aussi celles fabriquées en France. Comme l’arrivée du FN au pouvoir réduirait l’accès des produits américains à notre marché intérieur. Le même raisonnement vaut pour les nationalismes : ils ne se complètent pas, ils s’annulent. Leurs alliances éventuelles sont toujours tactiques et volatiles parce que, par nature, les politiques déterminées par le seul intérêt national finissent toujours par entrer en collision frontale. Le FN peut bien tresser des couronnes à Trump en estimant que celui-ci est isolationniste et cessera de se mêler des affaires du monde, il n’a qu’en partie raison : pour que l’Amérique redevienne forte, ce qui était un de ses slogans de campagne, le nouveau président saura engager son pays quand les intérêts vitaux de celui-ci seront mis à mal. Ces intérêts coïncideront-ils avec les nôtres, même si la France est gouvernée par Marine Le Pen et sort de l’Europe ? rien ne l’assure. 
trump1Cette Union européenne que le FN étrille pourrait avoir ne autre allure, un autre destin, si elle devenait une Europe-puissance avec sa politique étrangère, sa défense et son socle social communs. Elle serait ce que Trump ne veut à aucun prix : une Europe libre de ses choix et dotées de moyens de peser. Le prétendu patriotisme qui consiste à courir après les faveurs du nouveau président américain n’aura qu’un seul effet : celui de ne pas grandir la France et de mettre l’Europe davantage hors-jeu.

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