Présidentiel ou providentiel ?

Ouest-France 25/01/2017 par Jean-François Bouthors, éditeur et écrivain
Editorial – Primaires à droite et à gauche.
En se calquant sur le modèle de la présidentielle – le suffrage universel direct à deux tours -, les deux primaires ont fait le choix d’une dramaturgie qui donne au choix proposé une dimension passionnelle.
Le climat aurait été tout à fait différent avec un scrutin à un tour qui aurait poussé à rechercher dans chaque camp des rassemblements ou des alliances politiques en amont du vote, et non des « ralliements » – le mot est hautement symbolique – entre les deux tours.
En réalité, ce mode de désignation retenu met l’accent sur les personnalités et les ego au détriment de l’intelligence des situations.
On peut y voir l’ombre portée d’un mythe, cher aux Français : celui de l’homme providentiel. Ce mythe s’inscrit dans la mémoire longue du pays, avec la figure du roi thaumaturge, incarnée notamment par saint Louis, ou celle du monarque absolu, personnifiée par Louis XIV. Il se rattache aussi à des personnalités qui ont joué un rôle déterminant dans des moments dramatiques de notre histoire, comme Jeanne d’Arc ou Charles de Gaulle.
Ce mythe est trompeur. En dépit des légendes, aucun des personnages cités n’était Superman. Louis IX n’incarnait pas la toute-puissance, mais plutôt la justice. Jeanne d’Arc n’a pas sauvé la France, mais elle a désigné son mal – celui de la division et de la médiocrité de ses élites – et montré qu’en y portant remède, il était possible au pays de recouvrer son unité et de reconquérir sa liberté. Louis XIV n’aurait rien pu, sans les fondements de l’État posés avant lui par Richelieu. Quels que soient les immenses mérites de de Gaulle, la libération de la France doit beaucoup à Roosevelt, Churchill et Staline.
Renoncer au fantasme
Préférant ignorer ces vérités, les Français semblent toujours attendre un homme providentiel qu’ils ne voient pas venir… Ce qui explique, en partie, leur désamour de la politique. L’ampleur des problèmes – chômage, terrorisme, mondialisation, etc. – accroît naturellement l’attente d’un homme hors de l’ordinaire.
Mais cette attente traduit une forme d’immaturité typique de nos sociétés contemporaines : elle transfère sur la figure présidentielle – comme sur l’État, d’ailleurs – la difficulté que nous avons à renoncer personnellement au fantasme infantile de la toute-puissance.
La prégnance de ce fantasme est si grande qu’il est l’un des principaux registres mis en œuvre par les stratégies de communication, dans tous les domaines du marketing, du commerce à la politique. Et lui répond la figure strictement inverse du « cocooning » qui voit le citoyen bercé par de multiples messages qui font mine de le rassurer ou de lui apprendre comment se comporter face à la grippe, aux grands froids, etc.
La psychologie nous apprend qu’on ne peut entrer pleinement dans sa vie qu’en renonçant à ce fantasme pour faire face au réel tel qu’il est et pour s’y prendre en charge, compte tenu des limites qu’il dessine. Vouloir élire un « homme » providentiel (la toute-puissance est phallique par essence, même derrière un visage féminin), c’est s’abandonner à un fantasme et courir ensuite le risque d’un cruel retour à la réalité.
S’y ajoute le danger d’être enfermé dans la possible mégalomanie de celui qui s’empare du pouvoir dans ces conditions. Différentes variantes sont possibles. Entre autres : la France impériale de Napoléon, l’Allemagne d’Hitler, la Turquie d’Erdogan… et bientôt l’Amérique de Trump.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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