Dire sans nuire

Ouest-France  04/02/2017 Editorial par François Régis HUTIN
« Dire sans nuire », voilà un principe qui devrait guider la plume du journaliste. Cela exige compétence pour dire correctement ce qui doit être dit et sens des responsabilités pour éviter de blesser inutilement qui que ce soit.
Aujourd’hui, en cette période difficile de notre vie politique, force est de constater qu’il est fréquent de voir se transformer ce principe pour aboutir à son contraire :« Dire pour nuire. »Voilà qui crée le trouble et sape la confiance dans ce qui est dit. En effet, on éprouve alors le sentiment que l’on avance telle ou telle chose, non pas tant pour informer que pour abattre quelqu’un. L’information peut alors devenir une arme offensive au lieu d’être le déclencheur d’une réflexion raisonnable.
Un autre principe doit absolument être intégralement respecté : la présomption d’innocence, c’est-à-dire que tant que quelqu’un n’est pas condamné, même s’il est accusé, il est considéré comme innocent. C’est sur ce principe qu’est fondée la vie en société.
Or, on le voit actuellement, c’est la présomption de culpabilité qui l’emporte dans l’opinion publique. Les accusations sont d’abord portées. Les éventuelles preuves viendront après. Ces accusations sont le fait, parfois, de l’imagination ; parfois, elles résultent de conclusions hâtives qui, s’ajoutant, les unes aux autres, créent l’incertitude chez le plus grand nombre.
Des processus funestes pour la démocratie
On assiste alors à un total renversement de ce qui devrait être. Ce n’est plus l’accusation qui doit prouver le bien-fondé de ce qu’elle prétend, c’est l’accusé qui est sommé de prouverson innocence. Et l’on constate que celui-ci peut apporter ses dénégations sans être cru. Il peut fournir quelques preuves : elles sont systématiquement mises en doute. Il y a accusation, cela suffit pour faire un coupable…
Dans ces conditions, on est alors emporté dans le tourbillon du soupçon, suivant le dicton : il n’y a pas de fumée sans feu. C’est ce soupçon qui, dès lors, mine la société. L’accusation, en effet, ne démolit pas seulement la personne accusée maisaussi ce que celle-ci représente. En politique, au dialogue devenu impossible, car il faut pour dialoguer un minimum de confiance, se substituent alors la confrontation, la lutte, rendant impossible la recherche sereine de la vérité.
Ces processus sont funestes pour la démocratie. Ils conduisent, de proche en proche, à dénigrer tous les acteurs politiques, qu’ils soient accusateurs ou accusés. On n’est pas loin du « tous pourris » et donc du désir d’écarter tous les responsables dans l’illusion qu’on aboutira ainsi à une situation limpide, transparente où seul le désintéressement aura sa place.
Malheureusement, ce n’est pas ce qui se produit mais, le plus souvent, c’est le contraire : le vide appelle son complément et sortent alors de l’ombre les plus extrémistes qui font peser leur férule. On le regrettera mais il sera trop tard. Ce mal emportera la démocratie pour le grand malheur de tous.
Voilà ce que nous risquons en France aujourd’hui. Il vaut mieux le savoir pour tenter d’éviter une telle dérive.

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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