La mécanique folle de l’individualisme

L’Obs – 4 février 2017 – par Abdennour Bidar*
Nos candidats à l’élection présidentielle sont restés enfermés dans le périmètre du politique tel que défini par les XIXe et XXe siècles. C’est pourquoi ils ne soulèvent plus aucune espérance collective, estime le philosophe Abdennour Bidar.
1296465-un-vieux-cheval-de-bois-d-corations-de-no-l-banque-dimagesPourquoi aucun de nos candidats à l’élection présidentielle n’incarne-il l’avenir ? Ils sont restés enfermés dans le périmètre du politique tel que défini par les XIXe et XXe siècles… Libéralisme ? Etatisme ? Socialisme ? Souverainisme ? Nationalisme ? Ces catégories ne captent plus rien du monde que nous voudrions voir advenir. Ils ne soulèvent ni ne rassemblent plus aucune espérance collective.
Le nouveau moteur de l’histoire est ailleurs. Du côté de ce qu’on avait cru exclu pour toujours de nos existences sociales et politiques : ce spirituel que la sécularisation avait relégué et confiné dans l’espace de la vie privée. Or, surprise, c’est bien lui qui soudain remonte irrésistiblement du fond de la société et du fond de nos âmes !
Retour du « religieux » ? Non, c’est délibérément qu’ici je dis « spirituel » et non pas « religieux ». Car les religions qui reviennent aujourd’hui pour le meilleur (comme ressources de questionnement et de vie éthique) et pour le pire (avec leur cortège d’intolérances, de dogmatismes et d’aliénations) sont l’élément le plus visible d’un phénomène bien plus vaste : le retour de ce « spirituel » dont elles n’ont pas le monopole, quoi qu’elles en disent.
C’est lui qui sollicite à nouveau une prise en charge politique, de façon urgente et d’autant plus difficile qu’elle devra être laïque – afin que tous, athées, agnostiques, croyants, reçoivent la même garantie de liberté de conscience et d’expression.
Les trois liens du spirituel
Comment allons-nous réussir cette quadrature du cercle ? Spiritualiser nos vies en échappant à l’enfermement dans une doctrine ou à la guerre entre doctrines ? Je n’ai pas la réponse. Mais on peut déjà réfléchir à ce qu’est le spirituel quand il n’est pas réduit au religieux. Pas facile cependant, dès lors que l’habitude est de ne parler de ces choses-là qu’avec un vocabulaire religieux…
De la façon la plus ouverte, le spirituel s’exprime, me semble-t-il, dans la culture de trois types de liens : à soi, à l’autre et à la nature. La culture du lien à soi (l’effort de connaissance, d’estime, d’expression et d’accomplissement de soi) m’éveille à mes ressources intérieures en me faisant cheminer vers ce que je suis de plus unique et créateur. La culture du lien à autrui (l’effort de dialogue, de désintéressement, d’entraide, de partage, de coopération, d’amour) nous éveille à tout ce qui dépasse l’égoïsme.
Quant à la culture du lien à la nature, elle ne se limite pas au souci écologique. Elle nous ouvre à l’émerveillement face à la beauté du monde et au sentiment océanique d’être traversés par le grand courant d’une vie universelle.

Méditation, lors d'un festival de yoga, en juillet 2010 dans le Loir-et-Cher.

Méditation, lors d’un festival de yoga, en juillet 2010 dans le Loir-et-Cher. (PHILIPPE LISSAC/GODONG/LEEMAGE)
L’animal le plus faible
A tout moment de chacune de ces trois ouvertures, nous spiritualisons un peu plus nos vies. Nous fortifions notre être en le nourrissant d’essentiel, que la modernité a trop souvent oublié d’alimenter en l’homme. En le condamnant à vivre à la superficie de lui-même – et à se vider de toute sa force vitale à force d’être trop coupé de soi, des autres et de la nature.

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On a fondé la civilisation sur un individu si décentré, si dévitalisé, si peu relié aux forces de la vie et de l’être qu’on en a fait l’animal le plus faible – la proie « rêvée » de toutes ces prédations et déshumanisations qui comme par hasard prolifèrent depuis deux siècles.
De plus en plus de femmes et d’hommes ont compris l’épouvante de ce mécanisme fou : pas de liens, pas de vie spirituelle, pas de sens, pas de force, et donc une faiblesse insigne qui nous livre en victimes au mal radical. Je les ai appelés « les Tisserands » (2016), toutes celles et ceux qui ont entrepris de spiritualiser leur vie en renouant les fils du triple lien.
* Philosophe, essayiste, spécialiste de l’islam et des évolutions contemporaines de la vie spirituelle.
Lire aussi : Le retour du spirituel pour le meilleur et pour le pire

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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