Editoriaux – Les Européens doivent résister à Trump / Le projet du Front national : tuer l’Europe

Editorial. Donald Trump est le premier président américain ouvertement hostile à l’Europe. Les 27 de l’UE doivent en tirer des conséquences précises : la politique de l’autruche serait un désastre.
LE MONDE | 04.02.2017
Editorial du « Monde ». Les Européens sont prévenus. Donald Trump n’aime pas l’Union européenne (UE). Il a prophétisé son démantèlement. Le Brexit est une « grande chose », qui a ravi le président américain au moins autant qu’une bonne émission de télé-réalité. Et dans le projet européen, aventure unique dans l’histoire enfin apaisée du Vieux Continent, il ne voit qu’une manipulation de l’Allemagne au service de ses propres intérêts. M. Trump est le premier président américain ouvertement hostile à l’Europe. Les 27 de l’UE doivent en tirer des conséquences précises : la politique de l’autruche serait un désastre.
Quelques jours avant la réunion du sommet européen de Malte – consacré à l’immigration et qui a pris fin ce vendredi 3 février –, Trump tonnait encore contre l’euro, « gravement sous-évalué », accusait-il, pour favoriser les produits allemands en Europe et aux Etats-Unis. Peu importe qu’il n’y ait précisément, par principe, pas davantage de change au sein d’une union monétaire, il fallait dire du mal de l’euro, dont le cours actuel – 1 euro pour 1,08 dollar environ – ne reflète que l’appréciation du billet vert du fait des bons résultats de l’économie américaine (merci Barack Obama).

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Le principal conseiller politique du 45e président américain, Stephen Bannon, veut, lui, aussi démanteler l’UE. Il flirte avec l’ultra-droite européenne la plus europhobe, notamment le Front national français, et ne s’en cache pas. Trump vient encore d’accroître le rôle de Bannon en le nommant au Conseil national de sécurité de la Maison Blanche. Au cas où les Européens n’auraient pas compris, on ne sait jamais, le président suggère de désigner à la tête de la représentation des Etats-Unis auprès de l’UE, à Bruxelles, un homme récemment converti à un discours aussi méprisant qu’hostile à l’égard de l’Europe, Ted Malloch.
Que faire ? Trump ne changera pas de cap. Il se méfie de l’OTAN, il n’attache guère d’importance stratégique à la relation transatlantique et il entend mener une politique économique résolument protectionniste. Il ne comprend pas cette entité fondée sur l’Etat de droit qu’est l’UE et il y voit une menace pour les intérêts américains. Il ne croit pas dans la norme de droit, mais dans les rapports de force : il entend affaiblir l’UE. Si Ted Malloch est confirmé dans le poste pour lequel il est pressenti à la ­Maison Blanche, les 27 doivent refuser de l’accréditer.
Redevenir une zone de croissance forte
Pour l’UE, la leçon devrait être claire. Elle doit commencer à acquérir un minimum d’autonomie en matière de défense. Comme elle l’a fait à La Valette, elle doit continuer à trouver les moyens de réguler les flux migratoires, vaste entreprise qui déterminera sans doute son avenir. Elle doit muscler l’union monétaire. Plus encore, elle doit faire envie, redevenir une zone de croissance forte.
C’est un programme simple, replié, resserré, qui devrait permettre de combler, petit à petit, le fossé qui s’est créé entre l’UE et les peuples d’Europe. Car ceux-là ont décroché, sceptiques devant une Union qui affiche à tout vent d’invraisemblables ambitions, qu’elle est bien incapable de satisfaire.
Dans le monde de Xi Jinping, Vladimir Poutine et Donald Trump, univers marqué par le retour en force de l’ultranationalisme, l’Europe est plus importante que jamais. Elle n’est pas seulement une nécessité pratique. Elle est un modèle de relations civilisées entre Etats. C’est sans doute ce que Donald Trump n’aime pas.

Le projet du Front national : tuer l’Europe

Editorial. En lieu et place de réformes sérieuses et difficiles, le FN vend une recette miracle et entend détruire ce qui a été construit, pas à pas, depuis soixante-dix ans.
LE MONDE | 06.02.2017
Editorial du « Monde ». Oubliez les propos sur la préférence nationale, les taxes à l’importation, les baisses d’impôts miraculeuses, l’insupportable rhétorique des « élites » et du « peuple ». Marine Le Pen, la candidate du Front national à l’élection présidentielle, n’a qu’un programme : sortir de l’Union européenne (UE) et de l’euro. Ou faire exploser l’UE en quittant la monnaie unique. Ou décréter d’abord la « mort » de l’UE avant celle de l’euro. C’est comme on voudra, dans l’ordre ou dans le désordre, car à entendre la patronne de l’extrême droite française, il n’y a qu’une seule source aux maux dont souffre le pays, et elle s’appelle l’Europe.

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Au lendemain d’un week-end politique, samedi 4 et dimanche 5 février, où Mme Le Pen a réaffirmé les grandes lignes de son programme, il faut regarder les choses en face. Le Front national veut casser l’Europe. Il entend détruire ce qui a été construit, pas à pas, depuis soixante-dix ans, une œuvre qui n’a pas peu contribué à cette réalité qu’on tient, à tort, pour garantie : un Vieux Continent enfin apaisé et libéré de nombre des démons qui l’ont maintes fois ravagé. La France a été l’un des maîtres d’œuvre de cet immense succès. Mais cela ne compte pas pour Mme Le Pen.
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Elle s’est efforcée, non sans talent, de « banaliser » un parti qui, puisant dans un vieux fonds vichyste, ne s’est développé que dans un anti-gaullisme acharné, aujourd’hui remplacé par sa détestation de l’Europe – le FN a toujours un bouc émissaire. La chef du FN ne veut plus revenir sur l’abolition de la peine de mort (à moins que l’extension du domaine du référendum, qu’elle programme, ne vise à proposer le retour de la guillotine) et elle se range volontiers aux us et coutumes de l’époque concernant le mariage homosexuel.
Simplisme démagogique
Mais toute la radicalité négative dont le FN est porteur se concentre sur le couple diabolique Europe/immigration qui expliquerait tout : chômage de masse, faible compétitivité dans nombre de secteurs de pointe, absence de dialogue social, modèle agricole inadapté, école sous-performante, etc. Le FN a le coupable. Le FN a la recette : « y a qu’à » sortir de l’UE.
Au-delà de la stupidité de ce simplisme démagogique, examinons les choses de plus près. Le retour à un franc dévalué ? Passons sur le krach bancaire qui s’ensuivrait : on imagine déjà la ruée des épargnants – ménages et entreprises – paniqués à l’idée de voir la valeur de leurs économies s’effondrer avec le franc. Passons sur l’explosion d’une dette publique qui, libellée en francs dévalués, supposerait d’être financée avec des taux d’intérêt à la grecque.
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Cette idée que la souveraineté monétaire en 2017 – dans une France dont l’économie est l’une des plus mondialisées – passe par le retour joyeux à un franc dévalué est inepte. Quelle serait la réaction de nos voisins européens, avec lesquels nous réalisons près de 70 % de notre commerce extérieur ? Ils dévalueraient à leur tour ? Nous reviendrions ainsi à la belle époque des dévaluations compétitives en Europe qui fit la joie des fonds spéculatifs américains jouant telle devise contre l’autre. Nous abaisserions la valeur monétaire de nos PME et fleurons industriels, là encore au profit des fonds qataris ou des géants chinois se ruant pour racheter les entreprises tricolores. Le « patriotisme économique » de Mme Le Pen, c’est bon pour Wall Street, désastreux pour la France.
En lieu et place de réformes sérieuses et difficiles, le FN vend une recette miracle : tuer l’Europe. Ce n’est pas un programme. C’est un renoncement.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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