La lettre de campagne de Laurent Joffrin : Cette vieille maxime du cynisme politico-médiatique …

fillonindexLibération 11/02/2017
Trump, Le Pen, Fillon même combat ?
La métamorphose est saisissante. Pour tous ceux qui redoutent les assauts des démagogues, qu’ils soient adversaires ou sympathisants de François Fillon, la désignation de l’homme de Sablé comme candidat de la droite républicaine était une bonne nouvelle. Intègre, austère, compétent, il était l’anti-Sarkozy autant que l’anti-Le Pen ou l’anti-Trump. On pouvait attaquer son programme, trop libéral, ou critiquer ses accointances avec les activistes catholiques de la Manif pour Tous. Mais point sa personne. La polémique restait strictement politique et la droite avait trouvé son porte-parole crédible et rigoureux.
C’est un autre Fillon qui se démène aujourd’hui sous les projecteurs du scandale. Une mauvaise foi abyssale, une défense bardée de sophismes et, surtout, une contre-attaque tout aussi démagogique que celle de Sarkozy. Quand on ne peut pas réfuter l’accusation, il faut détruire l’accusateur. Cette vieille maxime du cynisme politico-médiatique est devenue l’alpha et l’oméga du plaidoyer filloniste. La justice enquête ? On la récuse. La presse informe ? On la fait siffler dans les meetings. Et pour argument massue, on brandit le vote populaire exprimé lors de la primaire, face auquel les arguties juridiques ou journalistiques ne pèsent rien.
Alors même que leurs personnalités n’ont rien à voir, Fillon reprend sans trop y penser les méthodes de Donald Trump. La justice bloque le «muslim ban» ? Elle met en danger la sécurité des Américains. La presse dénonce des conflits d’intérêts à la Maison-Blanche ? Elle ment, car il y a en face de ses affirmations des «faits alternatifs». Même tactique chez Marine Le Pen, sanctionnée par le Parlement européen pour l’usage irrégulier de deux assistants : cette assemblée est partisane, ce qu’elle dit ou fait ne vaut rien. Le Parlement applique les mêmes règles à tous les députés européens qui s’affranchissent des règles ? Pas grave : on assène sur un ton sans réplique que c’est un complot contre le Front national.
Les blasés diront que ces tactiques rhétoriques sont traditionnelles. Peut-être. Mais utilisées aussi massivement et impudemment, elles tendent surtout à miner le débat public. L’argumentation rationnelle, l’examen des faits, le débat contradictoire, disparaissent dans les artifices de la «post-vérité». La presse, la justice, le Parlement, sont rabaissés au rang de protagonistes partiaux d’un combat de chiffonnier sans règle et sans arbitre. Certes, on s’habitue à tout. Mais voilà des élus du peuple, Trump, Le Pen et Fillon, qui se livrent à une démolition systématique de trois institutions, la presse, la justice et les assemblées, qui ne sont certes pas sans défauts, mais qui sont en démocratie les imparfaits gardiens des libertés publiques. Danger…

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La lettre de campagne de Laurent Joffrin  Libération 07 février 2017

François la menace

Prise d’otages au parti LR. Sous la menace d’un explosif puissant – la peur du chaos – François Fillon a obligé la droite française à se soumettre à ses volontés. Désarmés, impuissants, ces pauvres quidams ont dû obtempérer. Le candidat reste candidat, perinde ac cadaver. Qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, il ira jusqu’au bout. Au XVIIe siècle, le corsaire Jean Bart était monté à bord d’un gros vaisseau avec un baril de poudre et avait menacé de faire tout sauter si l’équipage ne se rendait pas. Le Jean Bart de la politique s’appelle Fillon. Si l’équipage ne se rend pas, il fait tout sauter. L’équipage s’est rendu. Les dissidents ont baissé pavillon. Le député Fenech, qui avait lancé l’idée d’un remplacement express du candidat, est rentré dans son trou la queue basse. Fillon ne veut voir qu’une seule tête. Celles qui dépassent tomberont.
C’est la principale réussite de la conférence de presse bien menée qu’il a tenue lundi. Tuer d’un coup d’hypothèse du plan B qui commençait à prendre corps. La lecture du Figaro, ce fidèle trompette de l’armée conservatrice, est édifiante. Lundi, le journal caressait dans l’angoisse la solution Juppé. Mardi tout rentre dans l’ordre. Dans un ordre du jour martial, ses éditorialistes jurent leur fidélité au général qu’ils songeaient à démettre la veille. Silence dans les rangs !
Reste à convaincre les électeurs. Pas facile : Fillon n’a apporté au dossier aucun élément tangible. La candide déclaration de Penelope Fillon, confirmée sur un ton furibard par la journaliste britannique qui l’avait recueillie, reste dans tous les esprits. Celle qui est censée avoir travaillé dans l’ombre a dit en pleine lumière qu’elle ne faisait rien. Les écrits passent, la parole demeure. Le pire est que cela peut marcher. Avec le temps, les polémiques s’estompent, quel que soit leur contenu. Décidément, la post-vérité gagne sans cesse du terrain dans nos démocraties incertaines. Fillon est victime de la presse et Marine Le Pen d’un complot ourdi par les eurocrates… Les emplois fictifs ? Une fiction inventée par les médias. Les «faits alternatifs» deviennent plus forts que les faits tout courts. Inquiétant.

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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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