Que révèle l’invasion publicitaire ?

TéléObs – 06/02/2017 – Jean-Claude Guillebaud –
Que révèle l'invasion publicitaire ?Que relève l’invasion publicitaire ? (Jean-Christophe Verhaegen © AFP)
La révolution numérique a déchaîné une augmentation exponentielle des publicités dont le discours subliminal est moins rigolo qu’on pourrait le penser…
indexCela n’était pas prévu, mais il se trouve que la révolution numérique a déchaîné une augmentation exponentielle de la publicité. Exemples. Des « fenêtres » prennent le contrôle de votre page d’accueil. Des vidéos sont mises en ligne mais vous ne pourrez les visionner qu’après avoir regardé une (interminable) publicité le plus souvent débile. Des voix criardes, venues d’on ne sait où, qui vous pressent d’acheter telle lessive ou telle voiture. A ces calamités, il faut ajouter la prise en otage de votre téléphone (fixe) qui vous expose à des coups de fil venus de très loin (d’un centre d’appels) et qui, sous des prétextes inventés, vous imposent un bla-bla publicitaire. Je pourrais allonger la liste. C’est bien d’une invasion qu’il s’agit. Pire encore : si vous désirez vous mettre à l’abri de ce tsunami exaspérant, il vous faudra user de filtres ou d’applications payantes. Payer pour se protéger de la pub ! La logique est devenue folle. Reste à « décrypter », comme on dit, le sens de ce vacarme, c’est-à-dire son contenu.
A la radio, le message bricolé à moindres frais, et à l’ancienne, conserve son caractère basique. C’est de la grosse cavalerie… Soucieux d’aller droit au but et visant la fameuse ménagère de moins de 50 ans, il oublie donc toute ruse sémantique. Conséquence : il vend ingénument la mèche et révèle ce que partout ailleurs on noie sous le bruit et les images. Quelle mèche ? Celle qu’on oublie trop souvent de prendre en compte et qui tient en ceci : un impensé sournois habite la publicité. Mieux encore, cette idéologie subliminale, omniprésente, zézayante, colore l’air du temps autant, sinon davantage, que les commentaires et les débats politiques. Dans ces innombrables messages, que dit-elle au juste ?
Elle clame à peu près cela : malheur aux pauvres, aux vieux et aux faibles ! Elle serine le même couplet identifiable et, sous la fausse gentillesse de ses refrains, s’inscrit dans l’univers implacable que l’on sait. Exemple : une pub est diffusée pour le compte d’une grande marque française d’automobile. La regardant, on se demandait quel profil pouvait bien avoir le génial créatif responsable de la chose. Argument du message : l’élan amoureux d’une jeune femme vers un garçon qui affiche un sourire attendri. Le sourire se fige soudain quand il réalise que la belle s’élançait vers une automobile.
Un autre ironise, et détourne, la ritournelle compassionnelle de l’exclusion. Le petit créateur content de lui en a fait un slogan rigolard au service de je ne sais quel modèle de bagnole. Dans l’agence en question, personne ne s’est avisé du caractère passablement salaud de la plaisanterie. Ce qu’elle dit, en creux, est cependant assez clair : la plupart des SDF sont de faux chômeurs, faire la manche est une arnaque, tant pis pour les perdants, etc. En deux mots, le discours subliminal de la pub est moins rigolo que ne le laissent croire les musiques d’ascenseur utilisées pour vanter la société marchande. L’impensé de la pub, c’est-à-dire la vision de l’époque qui s’y exprime, n’est pas seulement chargé d’un lourd crétinisme. Il sacrifie à l’ivresse consumériste et au jeunisme le plus niais mais, surtout, il est rigoureusement inégalitaire et « gagneur ». C’est le murmure d’une société devenue plus dure qu’hier, plus indifférente et plus égoïste. On appelle cela être dans le vent.macron-panneaux-publicitaires
Voilà quelques décennies qu’un infime pourcentage de la population mondiale – disons 1 % de gros malins – accapare l’essentiel de la richesse produite. Or la grande Histoire nous enseigne que l’inquiétude des peuples, notamment des classes moyennes, peut devenir politiquement dévastatrice. Les classes moyennes occidentales et les classes dites « populaires » sont en voie de précarisation accélérée. Nos sociétés deviennent des espaces inflammables que la moindre étincelle peut embraser. Les « surdoués » incultes du système publicitaire, tout comme les « agioteurs » sans complexe, ne sont pas seulement pittoresques. Ils jouent avec le feu.
Nous sommes confrontés depuis longtemps à une minorité de profiteurs ou d’opérateurs sans cervelle. Tous ces gens, avec un cynisme irréfléchi, continuent bel et bien à mettre le feu à nos sociétés. A ces irresponsables, il faut ajouter tous ceux qui en ont profité – disons 1 % ou 2 % des élites mondiales – sans oublier ceux qui, dans les médias, qu’on me pardonne l’expression, leur ont continûment « ciré les pompes ». Le désastre américain (Donald Trump) et le risque français (Front national) devraient ouvrir les yeux et délier les langues. L’invasion publicitaire est un symptôme.

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