Le dimanche, tu travailleras

Charlie Hebdo – 15/02/2017 – Jacques Littauer –
De plus en plus de salariés travaillent le dimanche, sous la pression des consommateurs désormais habitués à acheter en ligne ce qu’il veulent quand ils le souhaitent, et en raison des gains de pouvoir d’achat que cela représente pour eux. Pourtant, comme le disait Bernard Maris, le dimanche, ce n’est pas fait pour travailler.
anim_faujour-2« Je suis contre le travail du dimanche, ça me révolte absolument. Çà crée des emplois ? Ce n’est même pas sûr. Et puis les mines antipersonnel aussi ça crée des emplois, la destruction des forêts aussi ça crée des emplois… Qu’on ouvre les magasins dans les gares, sur les Champs-Élysées, pourquoi pas. Mais que le dimanche les français dorment, ils ont perdu une heure et demie de sommeil en trente ans ! Ce n’est pas pour des raisons économiques que je suis contre, c’est pour des raisons philosophiques, culturelles et morale. Acheter, acheter, acheter, il n’y a pas qu’acheter dans la vie ! Pourquoi se lever et aller travailler pour que d’autres puissent acheter ? Foutez la paix aux Français !  » Ainsi s’exprimait Bernard Maris lors du « Débat économique » sur France Inter le 5 décembre 2014.
Et il est vrai que les choses n’ont pas été simples au début pour cette disposition de la loi Macron qui permettait, sous certaines conditions, d’ouvrir tous les dimanches. Syndicats comme élus, à l’image d’Anne Hidalgo, se sont opposés à cette mesure. Même la CGPME, la Confédération des petites et moyennes entreprises était contre, indiquant en 2010 que l’ouverture dominicale mènerait à « la destruction d’emplois pérennes, de fortes inégalités salariales, et une obligation pour le commerce indépendant d’augmenter ses prix« . En effet, l’expérience des États-Unis et du Canada montre que l’ouverture le dimanche est coûteuse – il faut payer l’électricité, la sécurité, verser des primes aux salariés… – et se traduit par une hausse des prix. Et si les grands magasins seront capables d’attirer de nouveaux clients, comme les touristes, cela se fera au détriment des petits commerces. 
indexMais çà, c’était avant. Car deux forces poussent inexorablement au développement du travail dominical. Tout d’abord le comportement des consommateurs qui ont l’habitude de consommer sur Internet sept jours sur sept (Amazon réalise 20 % de ses ventes le jour du Seigneur) et qui peuvent trouver agréable de répartir leurs courses sur l’ensemble du week-end plutôt que de courir le samedi. C’est ainsi que, après les magasins de bricolage, les grands magasins, les principales enseignes d’habillement ou les boutiques de luxe, c’est autour des hypermarchés d’engager des discussions avec leurs salariés pour ouvrir le dimanche matin, ce qui est déjà le cas dans un tiers des hypers Auchan. Ainsi, Auchan propose une majoration salariale de 50 %, et Carrefour de 80 %.
Mais c’est surtout du côté des salariés que les choses semblent avoir évolué, sous la pression des bas salaires qui rendent le travail dominical, généralement payé double, attractif. Le cas de la Fnac est exemplaire à ce point de vue. Les négociations avaient été ouvertes en octobre 2015, et un premier accord avait été trouvé début 2016, mais, comme la loi en donne la possibilité, il avait été rejeté par la CGT, Sud et FO, alors syndicats majoritaires. Cependant, aux élections professionnelles suivantes, FO a reçu moins de 10 % des voix et a perdu sa représentativité. Les trois syndicats favorables à la signature – CFDT, CFE-CGC et CFTC – sont alors devenus majoritaires, ce qui a permis la signature de l’accord. Les salariés de l’enseigne culturelle qui accepteront de se lever le dimanche recevront alors un salaire triple pour les douze premiers dimanches, et double pour les autres.
travail-dimanche-marche-forcee-3Au final, clients comme salarié, tout le monde semble apprécier le travail du dimanche, qui aurait permis outre des créations d’emplois (1 500 aux Galeries Lafayette et au BHV, et une centaine à la Fnac). Ainsi se banalise une pratique qui concerne déjà 30 % des français qui travaillent occasionnellement ou régulièrement le dimanche (boulangers, policiers, infirmières, agents des transports, serveuses, restaurateurs, personnel des hôtels…), contre 20 % seulement en 1990. Mais peut-on se réjouir d’une évolution qui résulte des forces conjointes de la consommation permanente et des bas salaires ? Ne serions-nous pas plus heureux à « regarder dormir notre compagne ou notre compagnon« , comme le proposait Bernard Maris ?

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Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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