Colonisation : propos maladroits, débat utile – Deux points de vue : Historien et Professeur de droit

« Regardons en face le passé colonial de la France »

L’éditeur François Gèze et l’historien Gilles Manceron réagissent aux propos d’Emmanuel Macron jugeant que la colonisation relevait du « crime contre l’humanité ».
Le Monde | 18.02.2017  Par François Gèze (éditeur, a dirigé les Editions La Découverte de 1982 à 2014) et Gilles Manceron (historien)
Emmanuel Macron a eu le mérite de lancer, le 15 février, dans la campagne électorale présidentielle, tel un pavé dans la mare, le sujet de notre passé colonial. Et de dire clairement que la colonisation a été en contradiction avec les principes des droits de l’homme que la France affirmait par ailleurs. C’est un thème de réflexion important, tant, faute d’avoir été depuis l’époque des indépendances l’objet d’un travail critique de nos institutions, ce passé a laissé des traces durables dans les représentations collectives et dans les comportements de parties importantes de notre société.
On ne peut que saluer l’évolution d’Emmanuel Macron par rapport à ses propos tenus dans le Point, en novembre 2016, selon lesquels, dans l’Algérie coloniale, « il y a eu la torture, mais aussi l’émergence d’un Etat, de richesses, de classes moyennes, c’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de ­civilisation et des éléments de barbarie ». C’était reprendre la théorie des « aspects positifs de la colonisation » qui avait suscité un tollé quand une loi du 23 février 2005 avait demandé aux professeurs de les enseigner. Ses nouvelles déclarations sont infiniment plus pertinentes, même si elles auraient pu éviter de recourir à l’expression, sujette à malentendus et polémiques, de « crime contre l’humanité ».
Car cette expression polysémique renvoie à la fois à un concept juridique inapplicable en l’occurrence, forgé pour juger spécifiquement les crimes nazis et introduit tardivement dans le droit français, et à une notion politique et morale parfaitement juste, employée à de multiples reprises depuis le XVIIIsiècle par les dénonciateurs de la colonisation. Tel Condorcet, qui qualifiait en 1781 la première colonisation esclavagiste de « crime contre la morale » et de « violation du droit naturel », ou comme Jaurès qui, en 1908, appelait à la tribune de la Chambre les massacres de villages marocains des « attentats contre l’humanité ». Ou comme ceux qui, plus tard, dénoncèrent la « barbarie » des massacres du Nord-Constantinois en mai-juin 1945, celle de la répression de la révolte malgache de 1947 ou les guerres sans merci menées par l’armée française à partir de 1955 contre les nationalistes algériens et camerounais, les uns et les autres en lutte pour l’indépendance de leur pays.
Une forme de « gangrène »
On peut regretter aussi que le candidat…
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 Colonisation : « Le politique ne doit se substituer ni à l’historien ni au juge »

Pour le professeur de droit Bertrand Mathieu, Emmanuel Macron a eu tort de qualifier la colonisation de « crime contre l’humanité ».
Le Monde | 20.02.2017 | Propos recueillis par David Stoleru
Bertrand Mathieu est professeur à l’Ecole de droit de l’université Paris-I. Ancien membre du Conseil supérieur de la magistrature (CSM), il est aujourd’hui vice-président de l’Association internationale de droit constitutionnel.
Que vous évoquent les propos d’Emmanuel Macron, qui a ­qualifié « la colonisation » de « crime contre l’humanité » et a jugé que « nous devons ­présenter nos excuses à ceux envers qui nous avons commis ces gestes » ?
Bertrand Mathieu Il faut distinguer trois niveaux. Le niveau de l’Histoire, qui est une activité scientifique dans laquelle l’excuse, ou la repentance, n’est pas pertinente. Un problème politique également : lorsqu’un candidat à la présidence de la République prend parti à l’étranger dans un conflit historique entre deux nations, cela peut poser problème. M. Macron peut exprimer son opinion, mais il existe une tradition qui consiste à ne pas critiquer son pays à l’étranger, même si cela n’a pas toujours été respecté. Il y a ­enfin un aspect juridique.
Quelle est la pertinence ­juridique de cette déclaration ?
On ne peut pas qualifier la colonisation de crime contre l’humanité, car cette qualification doit être reconnue par la Cour pénale internationale ou par une loi française. M. Macron peut bien faire référence à la définition du crime contre l’humanité telle qu’elle ­figure dans le statut de Rome de 1998. Mais une définition juridique sert à un magistrat lorsqu’il s’agit de qualifier l’acte d’une personne, or M. Macron n’est pas juge : il porte un jugement de ­valeur politique ou moral, et non juridique, sur la colonisation.
« Il est nécessaire de laisser les historiens trier le bon grain de l’ivraie en évitant les anachronismes. »
Il faut bien comprendre que, lorsqu’on a créé la Cour pénale ­internationale, en 1998, l’objectif n’était pas de punir des actes ayant été accomplis par le passé, comme ceux commis au cours de la période coloniale [de 1830 à 1962 en Algérie], car il existe un principe de non-rétroactivité des lois pénales. L’idée était d’établir un système de prévention et de condamnation contre de possibles crimes futurs.
Qualifier de crime contre l’humanité l’ensemble des dominations subies par un peuple aboutirait à un élargissement excessif du concept et poserait un problème situé à l’intersection du droit et de l’histoire. Cela affaiblirait, d’une part, la notion de crime contre l’humanité,…
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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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