Les nouvelles frontières électorales

Ouest-France – 22/02/2017 – Édito de Laurent Marchand –
Les géographes nous en parlent depuis des années. Le monde s’urbanise. D’ici à 2050, les villes abriteront 65 % des 9,5 milliards d’êtres humains estimés. Ce processus de concentration impacte l’habitat, l’énergie, l’eau, les transports, la mobilité, l’éducation et le travail. L’administration, même, contrainte de rebattre les cartes des territoires.
Les experts de ces différents domaines analysent, statistiques à l’appui, ce phénomène. Les urbanistes traitent, aujourd’hui, une matière aux contours gigantesques. En ces points du globe, se concentrent les hommes, les tensions et l’essentiel du PIB du monde. Les grands groupes industriels, surtout ceux spécialisés dans les infrastructures civiles, ont été les premiers à en mesurer l’enjeu. Tout comme les experts de l’environnement.
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Ce processus de polarisation urbaine existe à différentes échelles. En Chine, on a ainsi assisté à la marche forcée des paysans vers les villes. En démocratie, on a sans doute été moins attentifs à ce processus. Il a pourtant une dimension électorale, comme l’année 2016 vient de nous le montrer.
La carte électorale du référendum britannique de juin 2016 est, à cet égard, éloquente. Que nous dit-elle ? Que Londres, où 40 % du PIB britannique est concentré, a largement voté pour rester dans l’Union européenne. Les villes grandes et moyennes ont fait de même. Alors que le reste de l’Angleterre, c’est-à-dire l’espace rural et périurbain, a voté pour la sortie. Un député conservateur nous disait au lendemain du référendum que cette carte ressemblait, de manière troublante, à celle des révoltes populaires du XVIIe siècle.
L’exemple des États-Unis
En novembre, rebelote. Aux États-Unis, cette fois. La carte électorale de la présidentielle américaine reproduit, pied à pied, ce même schéma. Le vote Trump est décalqué sur cette frontière sans nom qui sépare les grands centres urbains des périphéries.
À l’échelle des États-Unis, c’est la concentration classique du vote démocrate dans les villes des côtes Est et Ouest. Mais on le voit aussi à l’échelle de chaque État. En Virginie, par exemple, le cœur des deux principales villes a voté Clinton, tout le reste a voté Trump. Idem en Caroline du Nord, et dans bien d’autres États.
Ces exemples, auxquels on peut ajouter le vote autrichien d’extrême droite ou celui du PiS polonais, ne relèvent pas du hasard. Ils nous disent que la colère, la radicalité de droite, est liée à un clivage structurel. On l’attribue, de manière générale, à la « mondialisation ». Mais le mot ne dit pas tout.
Certes, la délocalisation des industries est un facteur d’appauvrissement des territoires, et donc de colère légitime. Mais incriminer la Chine, Bruxelles ou la finance ne rend pas compte de ces nouvelles frontières invisibles, au sein des États. De la nouveauté du processus de polarisation des ressources qui met les métropoles en concurrence avec les États. Avec comme victimes collatérales les politiques publiques et les espaces non urbains.
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La France n’échappe pas au phénomène. En termes de PIB, l’écart entre l’Île-de-France et les autres régions se creuse, crise ou pas crise. Or, un Français sur deux réside dans une commune de moins de 10 000 habitants. C’est là que se jouent désormais les élections. Là où il est plus difficile d’accéder au pouvoir, mais pas aux réseaux sociaux. Trump l’a parfaitement compris, du haut de sa tour en plaqué or.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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