Riace, le village sauvé par les migrants

Siné Mensuel – février 2017 – Jean-Jacques Rue –
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En Calabre (Italie), un petit village résiste depuis vingt ans aux sirènes de la xénophobie et de la peur. Riace dépérissait, et plutôt que de se résoudre à se laisser mourir à petit feu, il a accueilli des migrants kurdes. Depuis tout va mieux, tout va bien même !
En ces temps sombres, où un tribun raciste amateur et pornocrate devient président de la première puissance du monde, où l’on se demande si on devra choisir chez nous entre un châtelain sarthois fan de Thatcher et une blonde fan du pornocarte raciste, réjouissons-nous de ce conte de fées où la réalité dépasse la fiction. C’est l »histoire d’un petit village calabrais, dans un région qui incite peu au rêve – malgré le paysage méditerranéen millénaire -, où la misère endémique est la parfaite alliée de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise qui a fait le bonheur du cinéma noir mais pas celui de ses millions de victimes. Il y a vingt ans, Riace était un de ces villages fantomatiques typiques frappés par l’exode rural où quelques vieillards peinaient à remplir terrasses et églises.
A la fin des années 90, les premiers bateaux de migrants sont arrivés. Majoritairement des Kurdes, à l’époque. Alors que certains criaient déjà à la crise humanitaire à venir et que d’autres – les amis de Marine & Co – criaient à l’invasion de l’Occident par des hordes musulmanisées qui allaient violer nos femmes et manger notre baguette ou notre focaccia (pain italien), à Riace, quelques habitants et un jeune élu de l’opposition, Domenico Lucano, ont crié : « Chouette ! » Car l’idée de génie de ces quelques Calabrais pourtant fort catholiques, pourtant fort têtus,  et pour qui l’étranger met du temps à être accepté même s’il vient de la vallée d’à côté, était simple : ces jeunes, ces familles qui arrivaient par centaines étaient peut-être celles et ceux qui pouvaient aider à reconstruire des maisons en ruine du centre du village, permettre de rouvrir une école, et redonner au village une activité économique et tout simplement une vie. 
Riace ne comptait plus que 900 âmes à la fin des années 1990. Grâce à l’arrivée des migrants et de leurs familles, la population est remontée à 2100 habitants.Vingt ans plus tard, le jeune élu de l’opposition est devenu maire (2004) et a été réélu deux fois depuis. Il a monté, en coopération avec la Communauté européenne, le projet Citta Futua, construit autour d’une charte cosignée par la commune et les réfugiés et qui organise l’accueil de ceux-ci. Riace a vu passer 6 000 réfugiés en vingt-cinq ans. La population est montée de 900 à 2100 habitants, avec beaucoup de conséquences positives. Outre l’école où les jeunes Calabrais, autrefois rares, côtoient des mineurs égyptiens, syriens ou érythréens, l’église s’est transformée. Le curé, autrefois rétif, organise désormais des cérémonies syncrétiques où les représentants d’autres religions prennent la parole. Des musulmans suivent les processions traditionnelles et participent aux fêtes villageoises.
Alors que chez nous, la moindre installation d’un centre d’hébergement de quelques places déclenche la création d’un comité de riverains hystériques et instrumentalisés par l’extrême droite, la seule opposition à l’accueil des migrants à Riace est.. la ‘Ndrangheta qui voit d’un mauvais œil que ces réfugiés autrefois surexploités par elle lui échappent. Mais en dépit des tentatives d’intimidation (les chiens de Domenico ont été empoisonnés, le restaurant de sa femme a été incendié), le maire et ses concitoyens poursuivent le projet. Domenico Lucano a même été élu par le très peu gauchiste magazine Forbes comme l’une des quarante personnalités de l’année 2016 aux côtés d’Obama. Et pourtant l’homme, timide et peu mégalo, n’est pas friand des grandes interventions publiques. Récemment, il refusait une invitation de la ville de Paris parce que la salle lui semblait trop grande… et bien plus que tous nos tribuns prétendument anti système, il redonne foi en la vie politique. Un film sur l’expérience de Riace, Un paese di Calabtia, de Shu Aiello et Catherine Catella est sorti en salles le 8 février.

Riace ne comptait plus que 900 âmes à la fin des années 1990. Grâce à l’arrivée des migrants et de leurs familles, la population est remontée à 2100 habitants. / Anne Le Nir
La souffrance physique et morale des demandeurs d’asile
Dans un rapport réalisé à partir des témoignages de quelque cinq cents demandeurs d’asile à Rome et en Sicile, l’ONG italienne Médecins pour les droits de l’homme (MEDU) montre que ces derniers souffrent de profonds traumatismes physiques et moraux.
Enfermement, privation d’eau et de nourriture, travaux forcés, torture… Les récits mentionnent au moins l’un de ces éléments. Parmi les cent personnes interrogées en Sicile, vingt ont vu un compagnon de voyage mourir dans le désert ou en prison, quinze ont vu un être tué par des policiers, des trafiquants ou des geôliers, et quinze autres ont quant à elles vu un compagnon, pris de panique, se jeter à la mer.
« Le système d’accueil en Europe doit prendre en considération le fait que la vulnérabilité ressentie par les demandeurs d’asile tout au long de leur voyage ne s’arrête pas à leur arrivée », conclut l’association, qui appelle à limiter le nombre de places dans les structures d’accueil à 50 – 80 personnes.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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