Auxiliaires de vie : la profession la moins payée de France

Fakir – mars 2017 – Vincent Bernardet –

Elles s’occupent des vieux, et c’est « la profession la moins payée de France ». Encore trop payée… Massivement, elles risquent de glisser sous le seuil de pauvreté. Tout çà à cause, en vrac, des élus de droite, des députés socialistes, du TSCG (1), etc. Et pour la plus grande détresse de nos petits vieux.
Fakir : D’après toi, pourquoi l’aide à domicile apparaît aussi massive ?
Loïc Trabut : C’est pour faire coup double : 1. face au chômage de masse 2. face à la dépendance des personnes âgées. Les politiques voient l’opportunité. Il y a substitution, en un sens, avec le monde industriel qui est en pleine chute. Les services et l’aide à domicile, deviennent un « service industrialisable », ça remplace l’industrie pour les femmes peu qualifiées. Donc, à partir des années 1990, on va faire des dépenses publiques. Mais comme domine « l’idéologie du marché », on va en faire un marché, même de façon artificielle. Pas question de créer un service public. On va subventionner les particuliers, via l’APA (allocation personnalisée d’autonomie) ou les crédits d’impôts, pour développer un marché, avec des associations, des entreprises. 
Fakir :Pourquoi ce choix ? Y-a-t-il d’autres possibilités que l’aide à domicile pour nos petits vieux, non ?
Loïc Trabut : Plein. Pourquoi ce choix ? Bah parce que c’est le moins cher tout simplement. C’est moins cher que de construire des maisons de retraite, ou un vrai service public du troisième âge. Et puis on se base sur la volonté des personnes à rester chez elles. On se dit que c’est plus humain. Mais franchement, les enfermer chez elles, avec leur aide à domicile qui passe deux fois par jour, le matin elle ouvre la porte, elle rentre, elle ouvre les volets, elle pose mémé sur les chiottes, elle fait à bouffer, tac elle repose mémé, elle re-verrouille la porte en sortant. Le soir elle revient, elle re-déverrouille la porte, elle ferme les volets… Enfin… c’est de la maltraitance. Je parle du système, hein, pas des nanas… C’est quand même à chier, quoi.
Fakir : Et pour les salariées ?
Loïc Trabut : Ce sont des travailleuses pauvres, pour beaucoup. il y a un vivier de dingue, donc on s’en fout d’elles, tant pis si elles restent sous le seuil de pauvreté. Regarde les chiffres. En 2010, l’aide à domicile est composée à 90 % de femmes. 87 % ont un diplôme inférieur au bac. 33 % n’ont aucun diplôme. 26 % d’entre elles travaillent moins d e15 heures hebdomadaires. En prestataire, le salaire horaire brut médian est de 9,9 euros. Annuellement, il est de 8 463 euros. Soit 705 euros mensuels. En mandataire et particulier – employeur, il est de 10,4 euros horaire et 3 392 euros annuels. Soit 282 euros mensuels !
Fakir : D’après mes AVS (auxiliaire de vie scolaire), pourtant, elles ressentent du mieux. Le secteur se structure, ce n’est pas parfait, ça tâtonne, mais, pour elles il y a du mieux…
Loïc Trabut : Sans doute qu’on a progressé un peu, mais il y a de la marge ! Quand on part de rien, forcément, il y a du mieux…  Mais bon, c’est pourri. Il faut le dire, c’est pourri. Ce n’est pas pour rien que c’est un « secteur en tension », c’est-à-dire en recherche de main d’œuvre. Ces métiers sont difficiles. Quand tu parles avec elles, elles ont de l’abnégation. T’es mal payé, les vieux et la famille te traitent comme de la merde. Il faut aimer son prochain, quoi. Elles y vont parce que c’est un devoir, et puis… c’est un travail qui a du sens. A la radio, ce matin, ils parlaient du « brown-out », ça veut dire els métiers où tu ne sens pas ton utilité sociale. Bon, là, c’est sûr qu’il n’y a pas de problème, l’utilité se fait sentir.
Mais moi, pour elles, je suis partisan d’un statut de fonctionnaire, ou d’une varie délégation de service public.
(1) Le TFCG, rebaptisé « Traité Sarkozy-Merkel », qui sanctuarise la « règle d’or budgétaire » : les déficits sont quasi-interdits pour les communes et collectivités locales. Durant sa campagne, en 2012, Hollande avait promis que, élu, il aurait « le devoir, l’obligation de renégocier ce traité ».  Il n’en a rien fait. Et dès l’automne suivant, l’Assemblée nationale  votera à la fois le « Pacte de stabilité » et une première « baisse des dotations », à hauteur de 750 millions (dix milliards en tout sur le quinquennat). A l’autre bout de la chaîne, qui trinque ? Ceux qui ont le statut le plus fragile. Souvent des femmes.
(2) Chercheur pour l’Institut national d’études démographiques, Loïc Trabut, sociologue, est co-auteur du livre Le salaire de la confiance.

Éditions Rue d’Ulm, « Sciences sociales », 2014, 368 pages. Broché 24€
Pourquoi les salaires des aides à domicile sont-ils si bas ? Une équipe déjeunes sociologues a mené l’enquête auprès des femmes qui font ce métier, mais aussi auprès des acteurs économiques dont elles dépendent – employeurs contractuels (associations ou entreprises), clients (les personnes âgées dépendantes et leur famille), financeurs (les conseils généraux). C’est un secteur qui manque de main d’oeuvre, c’est un travail qui exige du savoir-faire et du doigté. Pourtant les salaires restent proches du salaire minimum horaire, les temps de travail sont morcelés et chacun croit que les aides à domicile font du ménage, alors qu’elles assument en solitaires un rôle de surveillance sanitaire. Pourquoi la prise en charge de la dépendance ne relève-telle pas de l’assurance maladie ? Ce livre permet de comprendre comment la société française contemporaine traite les personnes âgées et ceux dont elles dépendent pour leur survie.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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