La terrible drogue du pouvoir

Ouest-France – 07/03/2017 – Par Jacques Le Goff, professeur émérite des universités.
Le palais de l'Elysée, lieu de l'exercice du pouvoir.Le palais de l’Elysée, lieu de l’exercice du pouvoir. | AFP
Dans ses souvenirs élyséens, Valérie Trierweiler rapporte ce propos du psychiatre qui l’a suivie après son hospitalisation : « Les hommes de pouvoir perdent très vite le sens des limites… On appelle cela le syndrome du gagnant. »
Il se caractérise par une ivresse plus ou moins prononcée, dans un état d’apesanteur où se brouille le contact avec la réalité. Ce qui était auparavant exclu, par scrupule moral, finit par prendre place dans l’horizon du possible avant de devenir réalité « normale » par accoutumance, comme on s’habitue à un poison.
Jugés scabreux au départ, sinon franchement blâmables, des actes vénéneux prennent place dans le paysage ordinaire. Tout est affaire de qualification comme dans ce fabliau du Moyen Âge où Gorenflot nommait les lapins « carpe » afin d’en manger, en toute tranquillité d’esprit, les jours d’abstinence.
Cela n’a rien d’un mystère. On sait que l’addiction à l’alcool ou à la drogue a pour effet, si l’on n’y prend garde, de couper du monde, d’isoler et de désocialiser. La drogue du pouvoir agit de même. Comme en témoigne ce membre d’un cabinet ministériel se souvenant de sa prise de fonction : «J’avais l’habitude d’être discret […] Je suis sorti à 16h du bureau du ministre qui m’avait appelé le matin. Pour aller à la gare, j’ai eu droit au chauffeur et, entendez bien, au motard devant la voiture pour m’ouvrir la voie. C’était enivrant. Tout à coup, j’étais devenu quelqu’un d’important.»
Perturbation du sens commun
Dès lors, on n’est presque pas surpris d’apprendre qu’un conseiller du président de la République de gauche fasse venir à l’Élysée un cireur de chaussures ! Pas plus que de la réaction d’un ministre ne voyant pas où était le problème lorsque Le canard enchaîné diffusa, en 2005, l’information sur son appartement de fonction de 600 m² à 14 000 € mois. Absorbé par Bercy, il ne comprenait pas que l’opinion publique puisse s’offusquer d’un tel train de vie… comme aujourd’hui des sommes versées par un parlementaire à sa femme et à ses enfants. D’évidence, accéder à ces niveaux de responsabilités perturbe le sens commun !
Et ce qui vaut du rapport à l’argent et au faste vaut également du rapport au sexe. «Le pouvoir est le meilleur des aphrodisiaques», disait le diplomate américain Henry Kissinger, sans risquer d’être démenti. Là aussi guette la tentation de l’illimité et d’une forme d’impunité, qui peut conduire à prétendre disposer des personnes comme des choses. Le président Donald Trump illustre, jusqu’à la caricature, cette pathologie du pouvoir exposé à la démesure, à la folie. De savoir si ce haut responsable qui ébranle la démocratie américaine n’est pas littéralement fou est la question au centre d’une pétition lancée par plusieurs psychiatres, très inquiets de l’évolution future. Déjà perce chez lui un penchant paranoïde aggravé par ce que le politiste Philippe Braud a nommé «complexe du bunker», dans un jeu de miroirs avec des hommes de paille.
Mais attention, ne nous méprenons pas : ce genre de dérive se manifeste aussi, à plus basse altitude, chez des présidents d’association, des chefs d’entreprise, des enseignants imbus de leurs prérogatives !
Qu’y faire ? On est tenté de répondre : se donner des « fous du roi », de parole totalement libre. Mais, plus simple, se montrer capable de cette sagesse qui avait fait dire à Jacques Delors : «Je me réserve chaque jour, au grand dam de mon cabinet, une heure et demie pour la lecture et la méditation. » Avec des effets visibles.

A propos werdna01

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