Corruption – Affaires Fillon, Le Pen … Les élus, les Français et cette indignation qui monte

 Télérama 07/03/2017 Marc Belpois

Les affaires sont-elles le signe d’une démocratie qui se soigne ou de l’immoralité persistante de nos élus ? Pour Daniel Lebègue, président de Transparency international France, nous serions “au commencement d’un changement de culture”.
« L’année 2016 a montré que, dans le monde entier, la corruption systémique et l’inégalité sociale se renforcent mutuellement, conduisant à une désillusion vis-à-vis du monde politique et fournissant un terreau fertile à la montée des politiciens populistes », s’alarmait l’ONG Transparency International fin janvier dernier. De fait, elle monte, elle monte, l’indignation.

Un sentiment de colère qui en France surgit ici ou là sous la forme de « concerts de casseroles contre la corruption ». Mais quel sens le mot « corruption » Mais quel sens le mot « corruption » recouvre-t-il dans l’esprit des Français ? A en croire Daniel Lebègue, le président de la section française de Transparency International, le Penelope Gate nous aveugle. Et la succession des affaires masque de réels progrès en matière de transparence de la vie publique.

L’affaire Fillon, qui succède aux affaires Cahuzac, Thévenoud, Guéant, ne modifie-t-elle pas en profondeur la perception que les Français ont des élus ?
Si l’on s’en tient à notre dernière enquête d’opinion, qui date d’octobre 2016, avant que l’affaire Fillon éclate : 77 % des Français pensent que les parlementaires sont corrompus, 76 % que les députés européens sont corrompus, 72 % que le pouvoir exécutif national est corrompu. C’est considérable !
Seulement, il faut s’entendre sur ce que le mot « corruption » recouvre dans l’esprit des sondés. Ce n’est pas tant que les responsables politiques profiteraient de leur mandat pour s’enrichir à titre personnel, comme l’affaire Fillon pourrait le suggérer. Encore moins que le service public tout entier serait corrompu : seuls 2,5 % des Français disent avoir été confrontés, au cours des six derniers mois, à une corruption ou une tentative de corruption dans le cadre d’une relation avec la justice, l’administration des finances, la douane, le monde hospitalier ou le système éducatif.
Rappelons que dans certains pays du monde, les citoyens doivent verser des bakchichs pour avoir accès à la police ou à l’école, et pour obtenir des médicaments. Il faut remettre les choses à leur place : la corruption est perçue comme un phénomène de société endémique en Roumanie, en Bulgarie ou au Nigéria, comme le montre notre baromètre mondial de la corruption, mais pas en France.
“Aujourd’hui on en est là… Et pourtant, ce dernier quinquennat aura été marqué par des progrès considérables en matière de transparence de la vie publique.”
De quelle « corruption » se rendraient alors coupables les responsables politiques ?
Primo, de ne pas servir exclusivement l’intérêt général. Ici, un maire octroie un permis de construire à son beau-frère entrepreneur ; là des parlementaires déposent des amendements pour défendre un lobby, un ministre prend une décision qui avantage sa région d’origine. Cela n’est plus accepté. Secundo, les Français les accusent de ne pas tenir parole. « Ils disent une chose et en font une autre ».
En France la parole publique n’est tout simplement plus crédible. Tertio, ils leur reprochent de ne pas être efficaces dans l’action publique qu’ils conduisent. Il faut dire qu’ils en attendent beaucoup, dans les domaines économiques, financiers, sociaux, comme si l’État pouvait tout. En Europe du Nord et dans les pays anglo-saxons, on n’attend pas la lune des pouvoirs publics.
Longtemps, les Français n’attendaient-ils pas de leurs élus qu’ils soient plutôt efficaces qu’irréprochables ?
Sans doute, mais puisqu’ils constatent l’efficacité limitée de leur action et que la parole publique est souvent dévoyée, ils attendent désormais d’eux qu’ils soient a minima intègres et honnêtes. Et quand cela n’est pas le cas, leur jugement se fait sévère. Aujourd’hui on en est là… Et pourtant, ce dernier quinquennat aura été marqué par des progrès considérables en matière de transparence de la vie publique. Citons les nouvelles règles en matière de déclarations de patrimoine et d’intérêt ou de réserve parlementaire. Ainsi que la création d’une haute autorité (HATVP) chargée de contrôler avec l’administration fiscale une partie du personnel politique.
Depuis trois ans qu’elle existe, une quinzaine de dossiers ont été transmis au parquet à des fins de poursuites, pour déclarations incomplètes ou mensongères – des parlementaires pour la plupart et quelques ministres. Sans compter la création du parquet national financier (PNF), chargé de lutter contre la délinquance financière et dont on commence à voir les résultats puisque sont enfin traités des dossiers restés enlisés des années durant : Jérôme Cahuzac, Claude Guéant, les époux Balkany ainsi que de grands dossiers de fraudes fiscales tels UBS et HSBC. Ou encore le procès de Téodorin Obiang, vice-président de la Guinée Equatoriale, dans l’affaire des « biens mal acquis » – Transparency International se porte partie civile. Bref, depuis l’affaire Cahuzac en 2013, qui a agit comme un électrochoc, il y a eu d’indiscutables avancées.
Seulement, je ne crois pas que les citoyens ont perçu ce changement. Ils voient surgir quantité de scandales de corruption et ça les choque. Alors qu’à mon sens, c’est justement la preuve que ces affaires sont enfin instruites et jugées.

Ces progrès en matière de transparence de la vie publique ont-ils eu des effets sur les comportements de la classe politique ?
Absolument. Je pense que nous nous trouvons au commencement d’un changement de culture. Prenons un exemple : il y a encore deux ans 80% des parlementaires refusaient que l’indemnité représentative des frais de mandats (IRFM), qui permet aux élus de régler leurs frais professionnels, tout comme le budget collaborateur pour payer les assistants parlementaires, soient rendus publics. Aujourd’hui l’immense majorité des députés et sénateurs considèrent qu’ils doivent rendre compte en la matière.
“La crise que nous vivons autour des affaires Fillon et Le Pen en particulier peut engendrer de meilleurs comportements.”.

Les « concerts de casseroles contre la corruption » se multiplient en France, comme ce dimanche 5 mars place de la République, à Paris. Assiste-t-on à la montée en puissance irrésistible d’un sentiment d’indignation ?
Les Français attendent désormais de leurs élus une attitude irréprochable. Les jeunes générations, en particulier, sont extrêmement exigeantes en la matière. Prenez la réforme sur le non cumul des mandats : la France est championne du monde en la matière, chaque député et sénateur exerce en moyenne trois mandats. Or depuis deux ans les enquêtes d’opinion montrent qu’entre 82 et 92 % des Français sont hostiles à cet état de fait, quels que soient les électorats, même d’extrême droite. Voilà qui illustre cette exigence nouvelle des citoyens vis à vis du personnel politique. Et je peux vous dire qu’aucun candidat à l’élection présidentielle n’a osé revenir sur cette réforme.
A quel point ce sentiment d’indignation nourrit-il le populisme ?
La situation actuelle peut évoluer dans deux directions opposées. Soit nous nous enfonçons tous dans le marécage du « tous pourri ». Ce risque est réel. Et les conséquences seraient très graves : remise en cause de la démocratie, intolérance dans la société, etc. Soit nous privilégions une sortie par le haut.
Comme l’affaire Cahuzac en 2013, la crise que nous vivons autour des affaires Fillon et Le Pen en particulier peut engendrer de meilleurs comportements et un (ré)engagement des citoyens dans la vie publique. Après tout, le pays des droits de l’homme doit avoir l’ambition de se hisser au niveau des pays les plus vertueux : l’Europe du Nord et dans une moindre mesure l’Allemagne et les Pays-Bas. La France et les Etats-Unis d’Amérique ont inventé la démocratie, montrons-nous à la hauteur de cette responsabilité historique !
Concernant les Etats-Unis de Donald Trump, la bataille de la probité n’est pas gagnée !
Certes, mais des forces s’y emploient. La société civile y est incroyablement vivace. La résistance des scientifiques à l’encontre de l’obscurantisme de Donald Trump, par exemple, est formidable. Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de l’indignation, c’est un bon moteur pour changer les cultures politiques de nos pays.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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